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L’Allemagne et les Allemands (1918-1933) Nous avions apprécié Le temps des loups de Harald Jähner qui peignait un tableau saisissant de l’Allemagne de l’après-guerre. Cette fois, il nous transporte dans cette période si étonnante de la république de Weimar. Fidèle à sa passion du journalisme culturel, il puise dans une multitude de témoignages issus de romans, journaux, interviews, films ou tableaux, tous contemporains des faits. Ce qui l’intéresse ce sont les ressentis et les mentalités de cette période qui a connu de profonds changements. Par exemple, à partir d’une photo d’un boxeur nu, quasiment à découvert, devenu ainsi vulnérable et de plus photographié par une femme, il note « l’échange radical des rôles masculins et féminins » à la sortie de la guerre de 14. Ce corps d’homme dégradé par une femme au rang d’objet est une nouveauté dans l’histoire des représentations. De même, il va convoquer E.M. Remarque pour son roman À l’ouest, rien de nouveau et son pendant de droite Orages d’acier de Ernst Jünger. Plus tard, pour ne citer que les plus connus en France, ce sont Klaus Mann ou Robert Musil, Zweig ou Brecht qui seront convoqués. Avec la fin de la guerre, c’est la fin de la monarchie en Bavière et de l’empire en Prusse. Ce sont aussi des grèves menées par des conseils d’ouvriers et des refus d’obéissance de la part de soldats. La bourgeoisie craint une révolution de type bolchévique. La république de Weimar à majorité socialiste tente de rassurer et de maintenir l’ordre. Mais des soldats démobilisés qui se sentent trahis par l’issue de la guerre et restés fidèles à l’empereur, s’en prennent aux conseils des ouvriers, aux représentants du Reich ou même à des passants. Des attentats politiques visent la république ; en quatre ans, 354 meurtres sont commis par les extrémistes de droite, 22 par des extrémistes de gauche mais ces derniers sont condamnés à des peines beaucoup plus sévères. Parmi les victimes, on trouve Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Si on a tous entendu parler de l’hyper inflation en Allemagne, on sait moins que certains ont su s’enrichir dans ces temps troublés et quels en ont été les impacts sur les valeurs morales. Le Bauhaus célèbre « l’homme nouveau » sur le plan des idées comme sur celui de l’hygiène. Les architectes du Bauhaus font voler en éclats les abondantes décorations en stuc des façades de la fin du XIXème siècle. « Mettons tout ce bric à brac à la poubelle. » dit Bruno Taut en 1920. Mais il voulait aussi jeter la pensée à l’origine de ces abominations. « Mort à tout ce qui représente les titres, les dignités, l’autorité ! » Cela rappelle irrésistiblement le slogan de la révolte anti-autoritaire de 1968 : « Sous les toges, mille ans d’air vicié. » L’Art déco était une expression de la mondialisation qui prospéra dans le contexte des lignes maritimes internationales, des déplacements en avion. Des influences allemandes, françaises et américaines donnèrent un style qui se répandit tout autour du globe. « Comme le Bauhaus, l’Art déco se voulait d’une nouveauté radicale mais soulignait plus nettement l’élément dynamique. Il était sensuel, décadent et enivrant « presque orgiastique » comme le déplora l’architecte Le Corbusier. […] La rénovation brutale de l’architecture, […] les mœurs nouvelles, les jeunes femmes minces et sûres d’elles-mêmes, la musique déchaînée » tout cela provoque pour beaucoup un sentiment de malaise. Le scepticisme et la résistance portent un nom caractéristique : « style de protection de la patrie ». Une nouvelle classe sociale fait son apparition, celle des employés. Venus de petites villes pour se rendre à Berlin, Munich ou Cologne, les jeunes employés découvrent la coupe de cheveux à la garçonne et des mœurs beaucoup plus libres qui tranchent avec leur conception traditionnelle de la morale. « Le jeu androgyne avec les rôles des deux genres et la liberté de mœurs ostentatoire passèrent soudain plus fréquemment à partir de 1930, pour décadents, forcés et subversifs. » La crise économique de 1929 a frappé durement l’Allemagne car les Américains y avaient beaucoup investi dans l’industrie, le logement, le luxe. Quand la crise toucha les banques américaines les crédits promis en Allemagne sont refusés. Entre 30 et 40% des personnes en âge de travailler sont au chômage. « C’est dans cette atmosphère de désarroi et d’impuissance que la haine trouva le meilleur terreau. » Le mythe de la conjuration juive mondiale, le Juif qui vivait du travail des autres, « la propagande de haine national-socialiste grandissait parallèlement à la misère. » Selon l’auteur, cette fresque historique, qui s’appuie sur une riche moisson des productions culturelles et sur l’idéologie, décrit « une période aux résonances troublantes avec notre temps. » Une même détestation du parlementarisme, une morosité ambiante, le désir de pureté, l’illusion du totalitarisme comme remède ? Nadine Dutier (17/11/25) |
Sommaire Lectures ![]() Actes Sud (Septembre 2025) 512 pages - 24,80 € Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni ![]() Harald Jähner, né en 1953, a dirigé jusqu’en 2015 la rubrique culturelle du quotidien Berliner Zeitung. Il est professeur honoraire de journalisme culturel à l’université des arts de Berlin depuis 2011. Son précédent ouvrage, Le temps des loups, traduit dans une quinzaine de langues, a remporté le prix Historia 2024 et le prix Transfuge 2024 (meilleur essai Histoire). Retrouver sur notre site le précédent volume : ![]() Harald JÄHNER Le temps des loups L’Allemagne et les Allemands (1945-1955) |
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