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Jehan DE BRIE

Traité de l'art de bergerie


Jean-François Kosta-Théfaine, docteur en littérature médiévale a présenté, traduit en français moderne et édité des dizaines de textes aussi divers que le Traité des confitures de Nostradamus ou La vie et la cour de Tamerlan en 1403.
Cette fois-ci c’est encore un texte original qui plaira aux lecteurs curieux et aux amateurs de vie pastorale.
Ce Traité de l’art de bergerie aurait été composé à l’intention du roi Charles V en 1379 par Jehan de Brie, berger de son état, avec la probable collaboration d’un lettré qui l’aurait aidé dans sa tâche. Ainsi commence l’introduction qui précise qu’en moyen français, le texte était intitulé Le vray regime et gouvernement des bergers et bergeres. (Les accents n’existaient pas au XIVe siècle. Apparus au XVIe siècle, ils ont été l’objet d’un long débat avant de s’imposer à la fin du XVIIIe.) "Regime et gouvernement" signifiaient "règle de vie et éducation" et ce traité en 25 chapitres est un véritable manuel de comportement honorable, de connaissance de la nature, un guide professionnel pour la garde, la protection et la santé des moutons et un calendrier indiquant les tâches du berger pendant chaque mois de l’année.
C’est un régal à parcourir pour sa rigueur et ses conseils, comme un témoignage des savoirs de l’époque et pour une rédaction qui aujourd’hui paraît à la fois désuète et poétique. Par exemple, la chapitre consacré au mois de mai commence ainsi : « Au mois de mai, le temps est doux, sans nuage, sans vent, et il ne fait pas encore trop chaud. Tout est fleuri sur terre, car elle a alors sa belle robe ornée de plusieurs jolies petites fleurs de diverses couleurs dans les bois et les prés. Tous les pâturages sont pleins de tendres et belles herbes. »

Le premier chapitre, consacré à la vie de Jehan de Brie, nous décrit un parcours rude et dangereux. À huit ans, on lui confie des oies. « Il les garda correcte­ment durant un an et demi, les défendant contre les milans, chats-huants, corneilles, et autres bêtes nuisibles. Il mena tellement bien sa mission, qu'on lui confia la garde de pourceaux. Il les garda du mieux qu'il put, durant environ un an, les menant aux champs à coups de bâtons, car ce sont des bêtes rudes et indisciplinées. » Il dut ensuite « conduire les chevaux à la charrue devant le bouvier ou le charretier, pour presser les chevaux. Il ne conserva cette fonction que trois mois seulement, car l'un des chevaux lui marcha sur le pied droit, ce qui le blessa tant qu'il fut malade durant plus d'un mois. » « Quand le pied de Jehan fut guéri, et compte tenu qu'il s'était bien comporté et qu'il était digne d'avoir une situa­tion convenant à sa personne, on lui confia la garde de dix vaches à lait durant deux années. Il aurait pu le faire davantage s'il n'était arrivé quelque chose : Fortune, qui ne souhaitait pas le laisser dans cette situation, fit que, une vache, qui était soit emportée à la recherche de taureau, soit ivre à cause d'une mauvaise herbe ou d'un breuvage, le heurta de ses cornes fort impétueusement. Elle fit tomber Jehan à terre et le blessa si fortement qu'il ne pouvait plus garder les vaches. » Ce n’est qu’après ce long apprentissage, à onze ans, qu’on lui confia vingt-six moutons. À quatorze ans, il doit surveiller deux cents brebis. Fort de ces expériences, il était à même de partager son savoir. « On doit être assuré que c'est en exerçant les charges susmentionnées que Jehan de Brie fut profondément instruit de science et de doctrine de bergerie. De cette fontaine de science, les ruisseaux couleront à travers ce traité si justement qu'un âne, qui est un animal fou et bête, pourrait y mordre et en avoir connaissance, à condition qu'il sache lire et comprendre comme un homme...

Le « comportement honorable » est défini avec précision. « Le berger doit être de bonnes mœurs, éviter la taverne, le bordel et tous les lieux malhonnêtes. Il doit aussi éviter tous les jeux. De même, le berger doit être de bonne vie, sobre, chaste et affable. » Une existence quasiment monacale. Le chapitre présente ensuite sa tenue vestimentaire (été et hiver), la taille du chapeau, le choix de la houlette et du bâton...

Ce traité était un livre bien utile à la formation des berges. Prévoir le temps, châtrer les agneaux, connaître les plantes, les maladies et leurs traitements et tant d’autres tâches. Y compris protéger le troupeau contre les loups. « Les loups ne peuvent absolument pas supporter ni la pluie ni les feuilles qui leur tombent dans les oreilles et leur font mal. C'est la raison pour laquelle ils sortent des bois après la pluie et se tapissent pour guetter les brebis, les sentir dans le vent ou entendre leur clochette. C'est pour cela que le berger doit boucher les clochettes afin d'éviter tout bruit et doit alors traverser les champs à contre-courant du vent pour écarter son bétail de tout danger. »
Et bien sûr il doit savoir choisir son chien. « Lorsque le chien se couche aux champs, le berger doit lui croiser les pattes. Si au bout de deux ou trois fois qu'il lui a fait faire cela, le chien n'est pas dressé au point de le faire de lui-même, alors il ne doit pas le garder. Il n'est, dès lors, pas digne de rester avec le berger et les brebis. »

Pour qui aime la nature et s’intéresse à la vie quotidienne dans les campagnes au moyen âge, voilà un ouvrage aussi passionnant qu’agréable à lire. Bravo à Jean-François Kosta-Théfaine de mettre à la disposition des lecteurs d’aujourd’hui des textes qui constituent la mémoire et la culture du peuple et pas seulement de ses monarques.

Serge Cabrol 
(10/06/25)    



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Les belles lettres

(Mai 2025)
130 pages - 21 €

Version numérique
14,99 €





Texte traduit
du moyen français,
présenté et annoté
par Jean-François
Kosta-Théfaine







J.-F. Kosta-Théfaine,
docteur en littérature médiévale, a présenté, traduit en français moderne et édité des dizaines
de textes.

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