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Laurent PÉPIN


Clapotille


Ce conte pour adultes s’articule en trois parties (sans titres spécifiques) comprenant une vingtaine de pages pour les deux premières, d’une quarantaine pour la dernière, le tout se trouvant encadré par un court Prélude et clos par une fin ouverte et positive nommée de façon surprenante (Ouverture) de moins de deux pages chacun.

Le court Prélude évoque un homme dévasté par la mort récente de celle qu’il aimait au moment où il découvre un nourrisson sur la plage qui va changer sa vie. Tout va partir de là et dès les premières ligne de la Partie 1, l’homme s’adresse à nous pour contextualiser et développer cette scène originelle : Je l’appelle mon enfant. Je ne suis peut-être pas son père, seulement je l’ai dessinée moi-même. Ça compte. (…) Dès cette nuit-là, peut-être à l’instant même où je l’avais prise pour la première fois dans mes bras comme on cueille avec effarement une rose dans le désert, j’avais compris que Clapotille était une créature plus puissante que sa mère et moi. Pas seulement parce qu’elle était née dix-sept ans après sa conception et que j’avais assisté sa mise monde en la modelant sur une plage de sable enneigée. Pas seulement parce qu’elle avait su parler aussitôt que j’avais achevé de la façonner – elle avait pourtant l’air de n’avoir que cinq mois, soit le laps de temps approximatif qui s’était écoulé depuis le décès de sa mère. Simplement dans ses attitudes, ses grimaces, sa façon d’enchanter le décor, il y avait une grâce singulière qui rappelait que c’était une Rêveuse. J’adorais la regarder dormir. Les Rêveurs étaient devenus si rares. Je veux dire avant même l’apparition des Briseurs de rêves. Deux ans plus tard comme l’homme l’avais craint, le rêve, la littérature, la musique, les arts, les phénomènes météorologiques susceptibles d’éveiller l’émerveillement étaient considérés comme des délits qui mettaient en danger la santé publique et celui qui avait appris à aimer cette enfant née de la collusion de deux cauchemars au creux d’une plage de givre se devait maintenant de la protéger de l’obscurité du monde. De lui-même aussi peut-être car, malgré ses visites au bar-à-rêves clandestin du quartier des Câlinantes où il peut venir s’échapper de son corps et de son esprit, ses rêves ont commencé à se transformer en cauchemars. Alors l’homme avait ordonné à sa fille de s’enfermer à clé dans sa chambre la nuit. Quand le phénomène s’était amplifié, conscient du fait que bien qu’ayant identifié chacun des monstres qui prenaient possession de lui il ne parvenait à en contrôler aucun, effrayé par la violence de leurs incitations (restituées par l’auteur en italique) et injonctions visant la fillette qui grandissait et de peur de la mettre en danger il s’enchaînait dorénavant la nuit à un tuyau de sa salle de bain ou aux montants de son lit. L’apprentie magicienne, elle, guettait chaque nuit à travers la cloison l’endormissement de ce père adoptif tourmenté pour se glisser sans bruit auprès de lui, chasser ses cauchemars et les remplacer par des rêves apaisants qu’elle fabriquait affectueusement elle-même avant de les insuffler dans son sommeil.
                
La deuxième partie donne la parole à Clapotille : Je n’ai pas vraiment de mère, juste une luciole qui vient de temps en temps animer le bocal au-dessus de la cheminée (…) Papa dit que je ne suis pas comme les autres parce que j’aime regarder les rêves quand ils s’animent dans la pièce (…) Papa était un rêveur autrefois. Un inventeur de mondes qui construisait ses histoires pour les regarder voler. Papa avait rencontré maman par hasard, parce que j’étais morte dix-sept ans plus tôt dans son ventre et qu’elle était triste. À l’époque il travaillait encore. Il croyait qu’il pouvait aider les gens à réparer leurs rêves (…) Elle capturait les Monstres de papa et papa essayait de réparer les rêves de maman… Mais c’était trop dur et les Monstres de papa faisaient du mal à maman et les rêves brisés de maman faisaient ressurgir des Monstres que papa ne savait même pas avoir dans la tête. Du coup elle est morte. Je n’ai jamais vraiment compris comment. Une histoire comme dans Barbe-Bleue, il me dit. Depuis il fait semblant de vivre parce que je suis là. C’est par Clapotille que nous apprenons également qu’avant cette rencontre son père avait travaillé comme psychologue à l’hôpital psychiatrique où il fut ensuite interné comme patient. Il en sera renvoyé quand l'hôpital devint un établissement sérieux n'ayant plus la mission d’accueillir les fous juste avant que le gouvernement qui s’était persuadé qu’en interdisant le rêve il ferait mécaniquement disparaître la folie ferme définitivement tous les établissements psychiatriques. Désormais le rêve est interdit et les fous se cachent. C’est par la conjugaison des observations de la fillette et de la restitution en direct par l’auteur des propos délirants qui s’emparent du père lors de ses crises que le lecteur suit la dégradation progressive de son personnage. C’est à travers les délires du père lui-même mais aussi à travers Clapotille qui en l’aidant chaque nuit à les combattre a appris à reconnaître les différents monstres qui colonisent son père comme « le démuni », « l’homme-bête », « le taxidermiste », « le monstre de la caverne » ou « l’amour en famille » (que la fillette craint tout particulièrement) que ceux-ci se révèlent à nous dans leur violence et leurs turpitudes. Mais Clapotille, n’est pas que la fillette du Monstre, sa partenaire de combat et celle qui nous le révèle plus intimement. Celle qui jaillit de ce dessin esquissé sur le sable givré attendait depuis dix-sept ans, sous la forme d’une enfant jamais-née dans le monde parallèle des limbes, de prendre corps. C’est un personnage à part entière qui a sa propre histoire, sa personnalité, ses dons et son autotomie d’action et de choix qui parvient dès lors à dépasser ce rôle ambivalent de victime potentielle et de bonne fée sur lequel l’auteur l’a initialement positionné. C’est donc l’adolescente Clapotille seule qui à la lisière entre limbes et terre, passé et présent, avait retrouvé Antonin ce garçon jamais-né aux cheveux bouclés qui s’était trouvé coincé comme elle dans l’attente de naître laissant en elle un souvenir flou mais fort. Elle qui, croyant le reconnaître lors d’un repérage nocturne à travers la fenêtre d’un immeuble, avait usé de sa magie pour qu’il la rejoigne. Et se sera sans son père mais avec lui que, dans sa chambre, la jeune adolescente écrira son propre destin. 

La troisième partie, la plus conséquente, recueillera les paroles de la fille et du père dans deux réalités différentes. Tandis que Clapotille initie Antonin à ses dons pour le vol de nuit et la fabrication des rêves, tandis que dans le trouble et l’émotion leurs cœurs et leurs corps se rapprochent, le père, lui, assailli par des monstres de plus en plus envahissants et violents semble glisser vers la folie. C’est comme une colocation depuis quelque temps et je suis constamment obligée de remettre de l’ordre, observe Clapotille qui se sent peu à peu dépassée par la situation et parvenue à la limite de sa magie blanche. La seule alternative qui reste dès lors au Monstre pour protéger sa fille de ses démons est la fuite. Au-delà des limites de la ville, il pénètre l’inhospitalier Désert aux mille chemins truffés de traces de pas perdus où ceux qui n’en peuvent plus viennent chercher la mort puis continue vers le Quartier des enfants oubliés où des Briseurs de rêve suivent les enfants errants. Un lieu pour retrouver les souvenirs enfouis ou brisés, les plus terribles bien sûr, comme ceux de sa propre enfance : C’était sans doute pour ça que l’on avait décidé un beau jour de devenir un personnage de conte, la déchéance de la mère, les suicides du père, sa saleté, la violence à la maison, mais peut-être surtout cette terreur qui nous condamnait depuis toujours à rester à l’écart des autres enfants en les guettant de loin (...) le père allait un peu mieux (…) depuis qu’il avait pris l’habitude de regarder son fils nu dans la baignoire (…) mais on n’aimait pas que l’on envisage notre corps comme quelque chose que l’on pourrait s’accaparer pour s’en servir à sa guise (…) alors on se disait qu’au moins, tant qu’on restait un personnage imaginaire, rien ne pourrait devenir véritablement dangereux. Pendant ce temps, de leur côté, ces petits amoureux des limbes qui viennent d’échanger leur premier baiser avancent à grands pas sur le chemin du conte où la magie scelle le sort du prince et de la princesse par un amour éternel...

C’est enfin sur une courte scène intitulée Ouverture, où l’intrigue se dénoue de façon surnaturelle, lumineuse et pleine d’espoir, que Clapotille se termine. 


                       Laurent Pépin, psychologue clinicien, nous offre avec Clapotille un conte moderne survitaminé, singulier, émouvant, effrayant, fascinant, situé à la frontière entre le fantastique et la psychanalyse, qui, en à peine cent-trente-cinq pages, nous en raconte plus sur la puissance de l’amour, la mort, la solitude, la parentalité, la violence, les relations toxiques, les traumatismes de l’enfance, la folie et notre société que bien des longs romans.
Si l’utilisation de la langue poétique, de la technique de l’amplification, de l’humour et son ancrage affirmé dans l’univers du rêve et de l’imaginaire viennent dans Clapotille habilement temporiser le réalisme le plus brutal, cette lecture reste néanmoins une source d’émotions fortes et une aventure rare qui, si elle nous bouscule et peut en déstabiliser certains, ne laisse pas indifférent. Laissez-vous porter par son souffle puissant. L’expérience originale, intense et troublante proposée par Laurent Pépin mérite qu’on s’y attarde.   
Clapotille, s’inscrit dans un triptyque onirique formé de Monstrueuse féerie (2022) et L’angélus des ogres (2023) publiés chez le même éditeur (Fables fertiles).

Dominique Baillon-Lalande 
(07/07/25)    



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Laurent PÉPIN, Clapotille
Fables fertiles

128 pages - 17,50 €











Laurent Pépin,
né en 1980, est psychologue clinicien
et écrivain.