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Loulou ROBERT

Déshumaine

L’héroïne et narratrice de ce roman est comme son autrice une romancière trentenaire reconnue ayant publié déjà plusieurs romans mais depuis en panne d’écriture mariée avec un célèbre écrivain de l’âge de son père qui vient de terminer son dixième roman que son éditeur voit déjà en lice pour le prochain prix Goncourt, ce qui certainement n’est pas sans contribuer à son mal-être actuel. S’il y a encore un an le couple vivait à Paris, il a choisi aujourd'hui de vivre dans une ville des bords de Loire à une heure de TGV loin de l’agitation et des contraintes de la capitale. Une vie au calme pour se ressourcer, pour qu’elle retrouve l’inspiration aussi et puisse avoir à demeure le chien dont elle a tant envie. « Ici les gens sont gentils. Je ne suis plus écrivaine, j’achète beaucoup de légumes, je cours sur les bords de la Loire avec ma chienne et je vais à la salle de sport quatre fois par semaine (…) J ‘ai coupé mes cheveux pour marquer le changement. Le début d’une nouvelle vie. » Tandis que son mari imperturbablement tape sur les touches de son clavier dans le salon son quotidien à elle, bien que très réglé, se réduit à peu de chose : la sortie matinale aux halles, la préparation des repas, les bains, les promenades avec sa chienne Penny, les prises de Lexomil. Dès le début du roman celle-ci se dépeint dans sa cuisine coupant des courgettes « en deux dans le sens de la longueur, puis en tronçons de six centimètres. » « Écrire c’est faire du beau avec sa merde ou celle des autres. On dit celle des autres mais en réalité c’est toujours un peu la sienne. Écrire c‘est sublimer. Ne plus écrire c’est tout garder. Couper les légumes sert à évacuer. » Par la suite il sera beaucoup question chez elle de couteaux, de ses irrépressible obsessions et de son compagnon uniquement occupé à son activité littéraire.
« Alors je peux lui dire. Que je suis mariée, qu'à son âge j'étais folle et que je le suis toujours, que je pourrais tuer pour ma chienne, que je pourrais tuer, que j'ai toutes ces images en moi, que j'ai un monstre dans le ventre, un lapin dans la tête, dans une cage, sur un palier, que je suis pleine de colère, que je n'écris plus, que ça me tue à petit feu, que j'aime mon mari, que bientôt son roman va sortir en librairie, que je veux lui faire du mal, que je vais devoir rentrer pour promener Penny, que je suis morte, que je suis bonne à enfermer, que je l'ai déjà été, que j'aimerais qu'il me baise encore, que ça soit beau comme une danse, que je n'ai jamais parlé comme ça, que je veux qu'il me salisse, qu'il me griffe jusqu'au sang, que demain j'irai faire les courses aux halles, que je ne veux plus penser, juste ressentir, agir, comme un animal, que s'il veut partir, qu'il le fasse maintenant. »
Tandis que ses pensées sont occupées à parts égales par son mari et par l'univers animalier dont elle s'est entourée en guise de compagnonnage (Penny son chien, son double d’une certaine façon, le lapin  l’oreille coupée, la tortue à demie calcinée, le jeune cochon tatoué, le rat aux yeux rouges, l’écureuil sans queue... la présence en elle de celui qu'elle désigne comme le « monstre » ou encore le « bébé-loup », fœtus venu squatter depuis peu son utérus, sera l’ultime et non des moindres des événements venus chambouler cet ordre fragile. Encombrée dans son ventre comme dans sa tête elle ressent cette maternité à venir comme une prédation et n’a plus dès lors comme boussole et grille de lecture que sa passion animalière. Celle qui aux halles tournait le dos aux étals de boucherie, volaille, poissonnerie et affichait de plus en plus ostensiblement son dégoût de toute chair, voit soudain le couteau de cuisine trouver un usage moins innocent hors du logis familial et le sang se répandre autour d’elle.  
La pulsion créatrice du travail d'écriture s'est effacée chez elle au profit d'une irrépressible pulsion de mort et une voisine et quelques autres ne tarderont pas à en faire les frais. Il s’en suit quelques tableaux saisissants de crises illustrant ses obsessions mortifères, ses angoisses, ses délires, sa violence et ses démons. « Quelque chose change. Quelque chose ne fonctionne plus. Et ce soir, je n’y arrive plus. Parce que le renardeau, la frustration, la jalousie et aussi tous ces cons. Ce soir, j’ai imaginé des couteaux qui se plantent dans le dos d’inconnus, une malédiction sur tous ceux qui font semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre que rien ne va, qu’on détruit tout »   
L’amour confiant mais violent qu’elle a pour son mari et la passion aveugle et protectrice qu’il lui porte sauront-il rompre ce cercle infernal ?  

     Loulou Robert bascule pour la première fois complètement dans la fiction. Ce n’est pas l’autrice qui se raconte ici mais une autre femme de son âge elle aussi romancière. Une femme qui comme son mari et ceux qu'elle côtoie n’ont jamais de nom. Des êtres humains comme elle, comme eux tous, ainsi étrangement déshumanisés en opposition aux animaux que l’héroïne dote d’un petit nom affectueux dès leur introduction chez elle. Ce qui par un étonnant tour de force n’empêche ni son héroïne tour à tour animaliste et meurtrière chez qui l’instinct l’emporte sur la raison, ni son mari rationnel et aimant mais incapable de l’aider, de trouver dans Déshumaine une épaisseur suffisante pour que le lecteur s’y attache.
Le titre est bien trouvé tant l’héroïne confrontée à la cruauté de l’espèce humaine se métamorphose peu à peu en découvrant sa part animale et ainsi progressivement se déshumanise de façon radicale. Une pente dangereuse qui poussera cette écrivaine en perte d’elle-même et cette femme qui se désagrège en lutte contre le vide de son existence et l'inhumanité du monde à se laisser engloutir par sa propre animalité jusqu’à perdre les contours de sa propre identité. Alors, au fil de situations dégradantes entraperçues dans son quotidien ou de scènes d'abattage ou diverses maltraitances animales relayées sur le Net une vague immense de rage contre les coupables et leurs complices la submerge. À l’empathie avec le règne animal et à l’exigence de son respect et sa protection se substitue progressivement une haine violente et incontrôlable contre la société et l’humanité tout entière. La jeune femme par empathie avec les victimes injustement maltraitées se transforme ainsi sous nos yeux en une monstrueuse créature aussi manipulatrice que violente qui s’investit de la singulière mission de sauver les animaux croisés sur son chemin qui peuvent l’être et de les venger tous. Le lecteur lui assiste impuissant à ce déferlement de violence qui annihile chez l’héroïne toute raison et éthique personnelle pour la précipiter vers le naufrage.

C’est avec une langue crue, des phrases courtes et incisives, un rythme saccadé que Loulou Robert nous rapporte cette terrible histoire tout en prenant garde de l’émailler de scènes comiques (comme celle du bébé cochon dans les halles) ou de réflexion humoristiques et décalées quand l’intensité du texte rend nécessaire un débrayage affectif et un temps de pause et de recul au lecteur.  L’usage de la première personne nous immerge sans concession ni pathos mais avec pudeur dans les délires d’un esprit malade et les méandres de la folie, levant le voile sur les pensées les plus intimes, les plus folles ou les plus désespérées de l’héroïne en direct et sans le moindre commentaire ou jugement. Plus le roman s’engage vers le thriller plus son écriture se tend et se resserre pour ne plus nous lâcher.

Sous couvert d’animalisme, Déshumaine est un roman incandescent, grave, effrayant, parfois malaisant et toujours intense qui commence comme un roman conjugal pour se transformer en journal de lutte et de révolte et se poursuivre par une belle, sombre et émouvante plongée dans le monde de la folie avant de virer au thriller en interrogeant nos pulsions les plus intimes, nos croyances et ce qu'il reste de notre humanité dans un monde qui part en vrille. Comme dans la réalité l’amour et la haine, le bonheur et la souffrance, la révolte des uns et la lâcheté des autres s’y affrontent avec violence et personne n’en sort indemne. Un livre choc, glaçant, dérangeant, troublant, qui se termine de façon magistrale et qui, de la première à la dernière ligne, laisse des points d’interrogation en suspens et des traces profondes.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/12/25)    



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Gallimard

176 pages - 19 €

Version numérique
13,99 €








Loulou Robert
Désumaine est
son septième livre.