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Georgia MAKHLOUF
Pays amer
Pionnières trop souvent invisibilisées et oubliées, elles ont ouvert des chemins pour les femmes d’aujourd’hui et de demain… Que de luttes et de souffrance intérieure pour conquérir envers et contre tout un espace aux marges des destins et des rôles traditionnels ! Georgia Makhlouf campe ici le portrait de l’une de ces femmes d’hier, vue à travers le regard d’une jeune femme d’aujourd’hui. L’une et l’autre sont libanaises, mais un siècle les sépare.
Mona est une Beyrouthine d’aujourd’hui. Photographe et artiste, elle rejette le mariage et les conventions. Elle mène une vie libre, tout en s’impliquant dans les combats d’une société civile, qu’excèdent la corruption et l’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes. Mona vit tous les déboires de son pays, jusqu’à la catastrophe de l’explosion au port de Beyrouth en 2020.
Mona découvre l’existence de Marie Karam, née au tournant du 19e et du 20e siècle. Si Mona est un personnage complètement imaginaire, celui de Marie est inspiré par Marie Al-Khazen, la toute première photographe libanaise. Originaire de Zghorta dans le Nord du Liban, elle s’est frayé un chemin loin de la capitale, à l’intérieur d’un univers confiné et rural. À un siècle de distance et dans deux lieux différents, ces femmes partagent la même passion pour leur art. On ne peut pourtant pas dire que les dizaines d’années qui les séparent aient suffi à aplanir toutes les difficultés qu’il faut surmonter pour s’affirmer comme artiste, quand on est une femme. Certes on n’a pas cherché à imposer à Mona un mariage arrangé, comme ce fut le cas pour Marie. Mais Mona devra quand même affronter seule l’épreuve d’un avortement.
Georgia Makhlouf met habilement en miroir le parcours de ces deux femmes, grâce à un journal intime qui ouvre sur l’intériorité de Marie Karam, tout en menant le récit de Mona à la première personne. Mona y dit combien explorer le parcours de Marie la galvanise et la passionne. L’auteure donne à ressentir toute la révolte et la colère contenue de l’une et de l’autre, chacune à son époque. Dans un roman très documenté, qui garde jusqu’à la fin une grande fluidité d’écriture, elle donne vie à des images saisissantes de Marie Karam, cavalière passionnée, qui s’adonne à la chasse et s’habille parfois en homme. Lectrices et lecteurs pourront trouver facilement sur internet des photos prises de Marie Al-Khazen, avec ces cheveux coupés qui créèrent le scandale dans sa famille, sans doute autant que les cigarettes qu’elle fumait. Il y a aussi ces photos prises par Marie Al-Khazen elle-même, admirablement décrites dans le roman.
La romancière dépeint aussi le combat des féministes libanaises et égyptiennes au début du 20e siècle. Elle évoque la poétesse et écrivaine May Ziadé, qui tint un salon littéraire. Pendant des années, May entretint une relation épistolaire avec Gibran Khalil Gibran, où s’exprima un amour voué à rester platonique, puisqu’ils ne se rencontrèrent jamais. Georgia Makhlouf imagine une rencontre poignante entre May et Marie à l’hôpital psychiatrique de Al Asfourieh, où sa famille fit effectivement interner May pendant plusieurs mois.
Ce livre nécessaire sort de l’oubli des figures féminines importantes de l’histoire du Liban et les fait connaître au public francophone, à travers le regard d’un personnage ancré dans le 21e siècle. Ce roman élargit la vision encore trop souvent réductrice d’un Orient dont les pionnières auraient été absentes, que ce soit dans le domaine de l’art ou de l’émancipation des femmes. La quête de Mona et Marie ne laissera personne indifférent. Georgia Makhlouf leur rend justice et sait emporter l’émotion de celles et ceux qui la lisent.
Cécile Oumhani
(13/02/25)
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Sommaire
Lectures

Presses de la Cité
(Janvier 2025)
304 pages - 22 €
Version numérique
14,99€

Georgia Makhlouf,
écrivaine, journaliste et critique littéraire, vit entre Paris et Beyrouth. Elle a déjà publié plusieurs livres dont deux romans : Les Absents et Port-au-Prince aller-retour.
Bio-bibliographie
sur
Wikipédia
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