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Ana MARTÍNEZ MUÑOZ


Valence rouge


« La pornographie peut générer une forme d’addiction qu’on appelle sans substance ou comportementale. Elle a une prévalence importante dans notre société dont on ne parle pas assez, car cela reste un sujet tabou. Malgré l’apparente libération sexuelle, malgré les avancées de ces dernières décennies, l’éducation affective et sexuelle n’existe pas toujours dans les familles. En tant que parents, nous continuons à ne pas parler sexualité avec nos enfants, par pudeur ou bien par manque d’information. Aussi de nombreux adolescents poussés par la curiosité, se tournent vers internet où ils tombent sur ses stéréotypes d’agressivité, de dégradation de la femme et de conduites violentes dans la sphère sexuelle, ce qui déforme leurs attentes dans les relations sexuelles. Cela revêt une importance particulière à leur âge. Comme ils se construisent en tant que sujet, ils sont plus enclins à reproduire ces modèles et à devenir dépendants à la pornographie. »

Ce propos précis sert de laïus explicatif à la directrice de l’association FairSex auprès de Nela Ferrer, Inspectrice principale de retour à Valence, en charge de son premier dossier avec un nouveau grade d’Inspectrice Chef à la brigade criminelle. Il justifie aussi la présence des membres de l’association manifestant à l’occasion du premier festival de cinéma porno à Valence, affichant le slogan impudique : "Le porno, c’est de la culture". En d’autres temps, Nela Ferrer ne se serait pas inquiétée le moins du monde de cette association opposante FairSex mais l’organisateur du festival, Miguel Murillo alias Miky Moore également producteur et acteur, a été victime d’un homicide. Son cadavre, au visage fardé, retrouvé en position genupectorale indique un meurtre à la mise en scène particulièrement sadique. « Le corps est à plat ventre, en équilibre sur les chevilles et la tête, la poitrine près des chevilles. Entre les fesses émerge ce qui pourrait être l’avant-bras d’un mannequin. »

Le thème de la pornographie habilement exploité par l’autrice, Ana Martínez Muñoz, tout en étant explicite, n’alourdit pas l’intrigue, au contraire. Il révèle l’ampleur d’une cause taboue aux pratiques dégradantes et abjectes. Il inspire des situations embrouillées et effectivement à la fois intangibles par son caractère inavouable. Le propos tranché a le mérite de ne pas laisser d’ambiguïtés possibles tout en provoquant, cependant, l’incompréhension de certains enquêteurs masculins. Ils se dépêtrent mal de leur éducation machiste plus ou moins persistante. L’autrice évite le plaidoyer moralisant par la structure de son récit et son intrigue. Ce qui ne l’empêche pas de décrire sans complaisance ce monde infâme régnant à bas bruit, souvent occulté par ignorance, plus souvent par déni reposant sur des normes misogynes. Belle démonstration littéraire !

Autre aspect, le business très lucratif suscitant une concurrence acharnée entre de cupides profiteurs ; occasion d’orienter les enquêteurs dans un brouillard plus dense. L’Inspectrice Chef Ferrer hérite d’une enquête dont elle perçoit les linéaments sans toutefois avoir de pistes probantes dans un milieu phagocyté. L’intrigue concoctée par l’autrice débute par la tournure tout à fait classique du flou de l’expectative totale mais tricotée avec soin, rythmée par des chapitres courts. Elle suscite sans cesse l’intérêt avec art jusqu’à un subtil dénouement, une sorte de profession de foi en cohérence avec l’abjection de la pornographie. Partir de rien et petit à petit remonter à force de fragiles indices une piste sans perdre son lecteur atteste d’un talent certain. L’enquête embryonnaire se complique lorsqu’un second meurtre à la mise en scène tout aussi soignée que le premier implique un conseiller financier respectable tout autant que sa clientèle. Rapprocher les deux affaires n’est pas évident. Un troisième assassinat touchant une personnalité sulfureuse, tout en donnant du fil à retordre, semble plus en lien avec le premier. La découverte du cadavre n’est pas moins spectaculaire que les deux précédents.

L’autrice soigne le portrait de ses personnages, notamment celui central de Nela Ferrer. Elle se démène pour masquer ses faiblesses, doute d’être à la hauteur de la tâche dans ses nouvelles fonctions. La pression médiatique et son commissaire ne la ménagent pas mais surtout sa propre exigence de professionnalisme. Elle peine et éprouve le besoin de démontrer ses capacités à initier une dynamique au sein de son équipe. Son retour à Valence, après pourtant des états de service irréprochables à Madrid, dissimule une faille cachée. Dans un passé récent, une indignité subie, et révélée incidemment à un de ses adjoints, mine un peu plus sa confiance en elle. Ses adjoints machistes, à son arrivée, sont mitigés mais elle bénéficie de la complicité sororale des femmes de son équipe, plus sensibles aux particularités de l’enquête, pour faire basculer la tendance en sa faveur. L’une était spécialisée à la maltraitance féminine, une autre fraîche émoulue laisse clairement montrer de grandes dispositions professionnelles au bénéfice du groupe. Les portraits, des uns et des unes, fouillés leur laissent une marge d’autonomie, donnent un cadre de vie au groupe hors enquête, permettent des révisions de jugement et de faire tomber des préjugés. Le revirement de Valbuena, qui pensait avoir le poste d’Inspecteur-Chef, est des plus notables. Il prendra conscience des lézardes de sa personnalité et des manques auprès de ses proches. 

Valence rouge est prenant de bout en bout. D’autres romans d’Ana Martínez Muñoz suivront assurément et ne nous laisseront pas indifférents. En attendant, profitons de ce premier roman réussi et très personnel sur un thème qui mérite une vigilance certaine.

Michel Martinelli 
(30/07/25)    



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Noir & polar








Actes Noirs
(Avril 2025)
432 pages - 23,50 €

Version numérique
14,99 €

Traduit de l’espagnol par
Amandine Py








Ana Martínez Muñoz,

née à Valence en 1982, est ingénieure en informatique. Valence Rouge est
son premier roman.