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Michael BLUM


Domaine Lilium


Domaine Lilium est le premier roman noir de Michael Blum. Il nous entraîne dans le sillage de son personnage, Dan Katz, un professeur montréalais, historien de l’architecture désirant écrire un livre sur ce domaine et l’univers concentrationnaire. Pour réaliser son projet, il doit se rendre à Drancy pour étudier la Cité de la Muette, d’abord habitat, ensuite caserne de gendarmerie qui laisse la place à un camp d’internement nazi avant déportation, puis redevenu cité d’habitation. Ce voyage est l’occasion de faire un crochet par Tel-Aviv avant de se rendre en France. « Depuis qu’il habitait Montréal, il ne rentrait plus en Israël que pour ces visites familiales. Pour le reste, il en avait fini avec ce pays autoritaire, violent, cinglé, meshugge et infantilisant. […] Tout le monde lui reprochait de consacrer si peu de temps à sa mère et à son pays, mais il prenait ça avec philosophie, conscient du ressentiment généralisé. Pour Katz, un pays c’était une construction mentale ; c’était toujours aux villes qu’il s’était identifié. De toute façon, chaque fois qu’un Israélien partait à l’étranger, c’était vécu comme une trahison. »

Le personnage de Dan Katz, héros de Domaine Lilium, apparaît pour le moins atypique. Il ne se définit pas comme un justicier gonflé aux stéroïdes, encore moins un prof du type Indiana Jones mais plutôt un complexé, pas particulièrement hétéro et pas toujours bien apprécié de tous publics « vu que je représente tout ce qu’ils détestent : juif, gai*, de gauche, intellectuel, cosmopolite… » Sa sœur, Nurit, le surnomme sans jamais déroger depuis leur enfance Lepisch qui signifie en yiddish maladroit. « Frère et sœur avaient été assez proches jusqu’à l’adolescence, mais leurs modes de vie très différents les avaient graduellement éloignés. » Nurit l’invite à diner avec leur mère, Ofelia. Profitant de l’arrivée de son mari David, un militaire, Nurit s’éclipse un long moment, sans étonner personne. Elle se livrait peu, cultivait un jardin secret impénétrable et travaillait pour une nébuleuse militaire. David passe aux yeux d’Ofelia et Dan pour le seul Juif qui ne possède pas d’humour. Dan, le lendemain, apprécie de quitter son ex-patrie pour Paris.

Non moins atypiques, les interrogations de Dan en quête pour documenter l’ouvrage qu’il projette de publier.  « Il savait que la pertinence de sa recherche résidait dans cette double approche : simultanément écrire, ou réécrire, l’histoire du bâti et celle des camps. […] Il se demandait si l’architecture et les idées modernistes radicales qui sous tendaient le travail de Beaudoin et Lods** avaient été un facteur prépondérant dans la conception et le fonctionnement du camp – et non seulement il se le demandait, mais était persuadé que sa question de recherche résidait là. » Pareil questionnement n’est pas si fréquent dans un polar. La partie consacrée au camp de Drancy, son architecture et ses concepteurs, le contexte, pour inhabituelle mais instructive, constitue la mise en bouche de l’intrigue. Elle apporte un détour introspectif sur le passé, et l’interroge. Mais pouvait-il en être autrement de la part d’un historien puisque recherche et enquête sont très proches ?

L’auteur n’en est pas à son premier livre. Son travail d’artiste et d’universitaire vise une critique de la production culturelle et de l’histoire. S’intéressant au travail de Michael Blum, Anne Bénichou, historienne et théoricienne de l’art contemporain, écrit « l’artiste n’est pas tant un producteur d’objets, qu’un manipulateur de signes ». Dans cette veine, Michael Blum a déjà publié un ouvrage très personnel intitulé Oranienstraße. Il y part de l’adresse de l’immeuble où résidaient ses grands-parents morts à Auschwitz et compose l’histoire fictionnelle d’une famille, mêlant architecture, histoire sociale et économique. Domaine Lilium s’affilie à ce cheminement transcrit dans un polar. Cette démarche singulière aux fondations passionnantes permet à l’auteur d’inscrire et situer son personnage, d’abord dans  une recherche intellectuelle, puis une enquête où il s’implique au-delà de ses capacités.
 
De retour d’Israël, Dan fait le tour des bibliothèques spécialisées en architecture et dans l’optique universitaire d’une double approche de son sujet consulte l’ouvrage : Obéir. Les déshonneurs du capitaine Vieux, Drancy 1941-1944 de Didier Epelbaum. Le livre était centré sur « Marcellin Vieux, gendarme et fils de gendarme, capitaine du camp à partir de 1942 et coupable d’exactions en tous genres, un sadique qui se promenait à la Muette un nerf de bœuf à la main et fouettait tout le monde sur son passage. » Au détour d’une autre de ses lectures, les lettres K, A, T, Z, apparaissent. Ce pouvait être un hasard, le nom de Katz étant répandu, probablement un ou plusieurs Katz avaient dû être internés. La surprise passée, un Joseph Katz et son épouse ont effectivement figuré au camp de Drancy. Joseph, en tant que lieutenant médecin a refusé d’obéir à l’injonction d’un lieutenant de gendarmerie, Henri Cannac, qui lui ordonnait de se retirer d’un balcon. Cannac roua de coups Joseph et se plaignit aux Allemands. Le lendemain le couple Katz fut déporté.

Dan Katz, intrigué, découvre grâce au statut de médecin, qu’il s’agit de ses grands-parents paternels. Son propre père s’étant suicidé quand il était enfant, il ne possède pas de témoignage direct. Il téléphone à sa mère qui reste très vague. Il réexamine ses documents, trouve dans un ouvrage d’Anne Wieviorka, À l’intérieur du camp de Drancy, le nom de ses grands-parents figurant dans l’index du livre, se reporte aux pages les concernant. « Les détails sur le passage à tabac le laissèrent nauséeux. Mais ce qui dépassait son entendement était l’acharnement de Cannac, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour identifier le Juif qui avait eu l’outrecuidance de l’insulter, lui le valeureux gendarme dont le père était mort pour la France à Verdun. » Il y apprend qu’Henri Cannac né aux alentours de 1912 meurt en 1986 et  écope, après la guerre, d’une peine très légère de prison. Dan retrouve, en naviguant sur internet, deux cousins en Bretagne, arrière-petits-fils d’Henri et anciens gendarmes. L’un d’eux est concessionnaire auto et l’autre candidat à des élections locales du Parti de la France. Leurs profils Facebook ne cachent pas leurs opinions extrémistes très opposées à la gauche. « Il avait identifié l’homme responsable de la mort de ses grands-parents, ou plutôt le déclencheur, car on ne pouvait imputer la solution finale au seul petit gendarme Cannac. Katz avait même localisé ses descendants, qui avaient plus ou moins le même âge que lui. Pouvait-il leur faire payer la dette contractée par Henri ? »

Dan a entamé un cycle de pensées obsessionnelles et s’en veut d’avoir un intérêt encombrant à l’égard des cousins, doublé de vengeance inavouée sans vouloir se salir les mains. « En fait, c’était plutôt Katz qui venait d’endosser une obligation qui le dépassait et dont il aurait préféré faire l’économie, mais il savait qu’il était déjà trop tard pour reculer. » Durant une visite des caves de l’actuelle résidence de la Muette à Drancy, la vision de vestiges et inscriptions datant des internements avait miné sa neutralité d’universitaire. Au lieu de repartir pour Montréal, il décide d’aller à Saint-Brieuc et en avise sa sœur Nurit. Elle lui déconseille et trouve inepte pareil projet surtout de la part d’un lepisch, adroit avec ses livres mais peu fait pour l’action. Elle lui prodigue toutefois quelques conseils astucieux parfumés du professionnalisme de sa nébuleuse militaire. Nurit, décidemment, cultive un jardin bien secret et fort utile. Elle a implanté un logiciel dans le laptop de Dan, à son insu.

Michael Blum exhume un passé français peu glorieux et documenté dans lequel se débat Dan entraîné dans des pérégrinations qui ne manquent pas de sel, ni de clichés peu flatteurs des travers israéliens, français ou canadiens.

Michel Martinelli 
(03/07/25)    

*gai, orthographe qubécoise de gay.
**Eugène Beaudoin et Marcel Lods, les concepteurs du projet d’habitations de la Cité de la Muette à Drancy.



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Noir & polar








Héliotrope
246 pages - 18 €












Michael Blum,

né en 1966 à Jérusalem, enseigne à l’Université du Québec à Montréal. Domaine Lilium est son premier roman.