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De quoi ce livre est-il le récit ? Car bien qu’il contienne quatorze histoires, le mot récit est au singulier. Singulière aussi est la vie de l’auteur dont il nous livre ici quelques chapitres. Depuis sa jeunesse folle jusqu’à l’autodafé jouissif et délirant de tous les livres qu’il possède. « Je veux avoir tout écrit et tout détruire. En cela au moins, j’aurai ressemblé à Shakespeare, un jour d’octobre. » Dans le premier récit, Hoplite, Michon jeune homme part faire ses trois jours à Lyon, avec toute la France à traverser. Il voyage en train à vapeur et assiste, médusé au remplissage de l’eau nécessaire à créer la vapeur qui actionne la locomotive. Il y voit des « épousailles divines », décrit « l’orgasme de la locomotive » avec imagination et poésie. Dans Le rêve d’Homère, Hélène rend visite à son créateur Homère dans un songe. Elle raconte les hommes qu’elle a aimés. « Ajax, sa cuirasse de sanglier, son ombre géante, sa balourdise, son baratin coincé quand il me faisait sa cour ; Ulysse, son bagout, son casque, son âme de source et de rocailles » ; Diomède, Agamemnon, Ménélas, Pâris Alexandre, Achille. Hélène est venue pour s’offrir à Homère, son maître. Dans son rêve, il la possède et décrit cette fête des sens comme une métaphore de l’écriture : « c’est le cœur des guerriers et celui de l’hexamètre qui bat dans sa main. L’Iliade. Il a dans sa main l’invention littéraire, née sous ses jupes sous les murs de Troie. […] C’est comme plumer un oiseau ; c’est comme agencer des vers : ses mains sur elle volent, disposent, tranchent. » C’est le désir d’Hélène qui porte l’Iliade et Michon devient Homère. Dans La bataille d’Éryx Michon raconte des souvenirs de sa jeunesse alcoolique et tyrannique, de casseur et de cassé. Un voyage en Sicile, plein de l’érudition de Michon, sa connaissance de l’architecture des temples grecs et de la littérature. Le corps de sa partenaire est comparé à un « tas de viande offerte ». Aujourd’hui ça peut choquer… Dans L’éloge de la blancheur, Michon se met dans la peau de Pasiphaé, demi-déesse en mal d’amour. Il décrit son désir, son manque, ses fantasmes vis-à-vis du taureau Leukos, en termes crus, plus que crus… On connaît l’histoire, Dédale et sa machine, la conception du Minotaure. Mais ici, Michon devient Pasiphaé, c’est elle la narratrice, elle dit « je » et Michon devient cette femme désirante jusqu’à la folie. Dans J’invente un dieu, Michon aimerait donner naissance à un dieu qui aurait sa place dans les monts d’Ambazac où vécut son grand-père. Comme l’Apollon de Delphes est venu à Delphes. Mais comment est né ce Dieu Apollon, quel a été son auteur, son inventeur ? Suivent de magnifiques et émouvantes rencontres avec une salamandre, une sauterelle verte, des papillons, des oiseaux. Et c’est en écrivant le bond de la sauterelle que Michon comprend qui est son véritable dieu : l’écriture. « L’art d’écrire, de faire de chaque mot un nom propre ou un totem, voilà la route où s’avançait le dieu. […] La sauterelle était souveraine, mais elle n’était qu’un bref segment du monde […] elle n’était qu’un bond ; il fallait que je lui donne un plain-pied où s’épanouir, un tremplin d’où prendre son essor, qui lui soit sur la page ce que l’herbe lui était dans le pré, où elle serait tapie et d’où elle bondirait dans un nom propre où il fallait qu’elle bondisse. Qu’elle soit cernée de mots. Qu’elle ait une histoire. Nadine Dutier |
Sommaire Lectures ![]() Gallimard (Février 2025) 272 pages - 21 € Version numérique 14,99 €
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