Retour à l'accueil du site





Gilles MORATON

Transfuge


En exergue de son livre, Gilles Moraton cite la définition du Robert du mot ‘transfuge’ :
« 1– Militaire déserteur qui passe à l’ennemi. => Traître.
2 – Personne qui abandonne son parti pour rallier le parti adverse ; personne qui trahit une cause. »
Et de préciser quelques pages plus loin : « La première fois que j’ai entendu l’expression transfuge de classe, les poils se sont hérissés sur mes bras. Cette expression, je l’ai tout de suite détestée, elle recouvre l’abandon, la trahison, la saleté morale. Une expression forgée par l’élite intellectuelle pour adouber dans sa caste un paria venu d’en bas. »

C’est bien sûr une tout autre vision du ‘transfuge’ que l’auteur expose dans ce livre composé de courts récits relatant différents épisodes de sa vie où son origine sociale se heurte à son désir de quitter la condition des siens. Tout d’abord son enfance dans une famille d’immigrés espagnols installée dans un vignoble du midi ; des conditions de vie misérables dans une maison sans salle de bain ni toilettes… Alors, pensez, ce fils d’ouvriers agricoles plongé dans les livres et qui a l’ambition d’écrire le Comte de Monte-Cristo…ne peut que rêver d’entrer dans « le monde des maisons avec salles de bain ».  Cet enfant, que le désir d’écrire n’a plus quitté, nous l’accompagnons dans son parcours de ‘transfuge’ : le collège, les couloirs de la fac, les petits boulots, ses rencontres amoureuses, le métier de bibliothécaire… Alors, « Transfuge, moi ? Quand j’ai toujours pensé que le Bac était un aboutissement ? Le plus haut échelon de la hiérarchie scolaire auquel je pouvais prétendre ? Un peu de sérieux. On est à la fin des années 70 du siècle dernier, le Bac représente alors une réussite. Avoir le Bac, c’était la certitude acquise de ne pas finir à la vigne. »

Toujours avec beaucoup d’humour, nous assistons aussi à des épisodes des relations familiales. Un père communiste qui honore le portrait de Staline affiché sur la porte du frigo et l’enfant qui mange du chocolat sous le regard réprobateur du petit père des peuples. « Un jour, je devrais rendre des comptes, m’expliquer de cet embourgeoisement tôt venu par l’entremise du cacao. » Une mère, quand elle prononce le mot professeur, « on entend le P majuscule ».

Et puis la consécration ! Avec l’humour qui parcourt le livre, c’est l’annonce de la publication de son premier livre chez Gallimard : « J’ai accepté les félicitations. La nouvelle déférence avec laquelle on s’adressait à moi comme un juste retour des choses, je baignais dans un bonheur bizarre, je me sentais planer au-dessus de la masse des humbles qui n’avaient jamais été publiés chez Gallimard – en bref, en quelques minutes, j’étais devenu un crétin. »
Transfuge, un livre magnifique, un éloge de la littérature et de la dignité rendue aux sans voix.

Yves Dutier 
(04/09/25)    



Retour
Sommaire
Lectures








Maurice Nadeau

(Août 25)
96 pages - 17 €

Version numérique
7,99 €







Gilles Moraton,

né à Narbonne en 1958,
a déjà publié une
vingtaine de livres.