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Priscilla MORRIS
La saison des papillons noirs
Guerre des Balkans 1992, Sarajevo. Zora est une peintre quinquagénaire enseignant à l’Académie des beaux-arts. L’appel téléphonique d’une voisine de sa mère l’informe que pendant que la vieille dame séjournait chez eux des squatters bruyants et festifs sont entrés par effraction chez elle sans que la police pourtant avertie n’intervienne car face au désordre et la fuite d’une part des familles de Bosnie-Herzégovine l’État a autorisé les sans-abris à occuper les logements ainsi laissés vacants. Zora et son époux Franjo, un journaliste slovène, vont donc sur place et s’organisent. Devant l’inquiétude panique manifestée par sa mère affaiblie Zora finit par suggérer à son mari d’emmener la vieille dame pour un mois ou deux en vacances à Salisbury (Angleterre) où leur fille Dubravka et son époux Stephen se proposent de les accueillir. Ce sera l’occasion pour lui et la grand-mère de découvrir Ruby, cette petite fille qui vient d’agrandir la famille. Lui voudrait qu’elle les accompagne, mais, après avoir suivi toute jeune des études artistiques à Paris puis aux Beaux-arts de Belgrade celle qui avait décidé de revenir vivre et travailler chez elle à Sarajevo, décide de rester sur place pour éviter de perdre son travail et leur seul salaire, pour conserver cet atelier clair et immense mis dans ce cadre à sa disposition par la ville à la Vijecnica au dernier étage de la Bibliothèque Nationale Universitaire et pour assurer une présence suffisante dans leur propre appartement et celui de sa mère pour dissuader les pillards et les squatters de les saccager. « Elle aime cette ville. Elle en connaît toutes les rues et toutes les arrière-cours, tous les parfums et tous les bruits. La manière dont la lumière décline au bout de leur rue l’hiver, le vacarme des trams, les roses cramoisies qui fleurissent au mois de juin dans les jardins de la mosquée, les prunes et les brumes de l’automne... Elle ne pourrait vivre nulle part ailleurs. Et maintenant que sa ville est malmenée, elle tient à être là pour voir ce qu’il va se passer. » Ce sera la première fois qu’ils se séparent si longtemps. Depuis quelques jours, de nombreuses manifestations, rassemblant toutes religions confondues de plus en plus de monde, parcourent la ville défilant pour la paix en espérant être entendues par les nationalistes serbes qui n’acceptent pas l’indépendance de la Bosnie pourtant obtenue par référendum. « La moitié de Sarajevo est musulmane, un quart est serbe, et moins d’un habitant sur dix est croate. Un tiers des mariages sont mixtes, et leurs enfants se désignent simplement comme yougoslaves. Ce sont tous des Slaves de toute manière. Il n’est tout bonnement pas possible de diviser une cité à la population si mélangée. Ce serait vouloir séparer la farine et le sucre d’un gâteau, comme aime à le dire le président mais la tension monte et « six civils ont été tués lors d’une manif à laquelle elle a failli se rendre. On a tiré sur des gens qui portaient des bougies et entonnaient des chants de paix. Cela aurait pu être n’importe lequel de leurs voisins ou amis. » Quand les premiers tirs serbes s’abattent sur la ville depuis les collines, ce qui ne devait être pour le couple qu’une séparation temporaire prend une tournure bien différente. Les tirs, les contrôles et autres manœuvres d’intimidation se multiplient. En quelques jours 13000 hommes ont gagné les collines et l’état de siège est déclaré confinant les habitants quelle que soit leur origine à l’intérieur des murs, les empêchant tout comme les marchandises et la nourriture d’entrer ou de sortir. L’aéroport est fermé empêchant Franjo de retrouver ou de ramener Zora qui de son côté ne peut pas quitter la ville pour rejoindre sa famille. Un terrible étau se referme sur une population coupée du monde par la destruction des réseaux, que cet isolement forcé plonge dans une grave pénurie des produits de première nécessité comme l’eau, la nourriture et les médicaments, ne survivant que grâce à l’intervention de l’aide humanitaire internationale. Paralysée comme chacun d’entre eux par la peur des snipers et des bombardements, malgré la faim et les manques, Zora continue courageusement à peindre et à donner ses cours aux quelques élèves qui osent encore sortir, jusqu’au jour où l’incendie de la bibliothèque de Vijecnica dispersant « des papillons noirs » sur toute la ville, a détruit son atelier et ses toiles. « Tu avais déjà entendu parler d’une chose pareille ? Une chaîne humaine pour sauver des livres. Un moment d’unité, de résistance. » lui dira Mirsad le libraire bosniaque avec lequel Franjo aimait échanger. C’est un moment terrible pour Zora qui s’effondre et cherche dès lors à intégrer un des rares convois internationaux d’évacuation dédiés aux personnes fragiles, malades ou âgées. Située hors du profil décidé, malgré l’aide d’une voisine bien placée, elle ne parviendra pas à y obtenir une place. Les conditions de vie se dégradent de façon effrayantes mais Zora, malgré tout, se résigne à vivre chichement cloîtrée chez elle sans nouvelles des siens, sans cours et sans salaire et résiste en se raccrochant à la relation privilégiée qu’elle a nouée avec Una, la petite fille de ses voisins Anton et Milka, qui adore peindre et avec qui elle décide pour embellir la vie de décorer les murs gris de son appartement. « Elle qui croyait qu’elle ne peindrait plus jamais, elle se sent portée par un élan créateur... Contre toute attente, jamais elle n’a été si productive. Une fois toutes ses toiles utilisées, elle déchire les pages de garde de ses livres et peint sur des cartons d’aide humanitaire qu’elle a aplatis. Lorsque la peinture vient à manquer, elle commence à y incorporer d’autres matériaux, tout ce qui lui tombe sous la main : plumes de pigeons, douilles de munitions, éclats d’obus tordus, verres brisés, les cendres et les copeaux brûlés qu’elle a ramassés. » Et si l’arrivée du froid se conjuguant à la soif, la faim et la peur est une véritable catastrophe pour tous, la communauté de soutien et de lutte pour la survie que les occupants de l’immeuble éventré où vit Zora ont formée en réaction à l’horreur de la situation lui permettra, jour après jour de garder courage. « Au lieu de myosotis, de coquelicots et de boutons d’or, la neige en fondant sur les pentes a révélé des canons anti aériens, des lance-roquettes, des mitrailleuses et des mortiers. Désormais, Zora connaît les noms de ces armes... Elle était dans le déni. La guerre ne pouvait pas arriver à Sarajevo. Pas en ce lieu où tout le monde s’aimait, s’était-elle dit avec la naïveté d’un enfant. » À ses côtés pour lui donner la réplique les personnages de Una, Mirsad, Milka et Anton... prennent toute leur place dans cette immersion intime au cœur du drame de Sarajevo où l’amour et l’espoir doivent à tout prix aider à survivre.
La romancière dans La saison des papillons noirs, inspiré de l’histoire familiale de l’autrice et écrit en hommage à ceux qui ont vécu l’exil forcé ou le siège de Sarajevo lors de cette guerre civile où les habitants des immeubles toutes religions confondues cohabitaient sans que cela ne leur pose le moindre problème, dépeint avec un réalisme poignant les atrocités de ce siège, le calvaire enduré par les habitants de la ville, les sentiments qui traversent notre héroïne et son ressenti face aux situations mais aussi la question des jeunes enrôlés de force dans l’armée qui refusaient de se battre contre ceux qui étaient leurs camarades à l’école.
Le personnage de Zora qui en est aussi la narratrice et sur lequel se centre le récit est une figure forte et originale. C’est une artiste reconnue qui peint des paysages et des ponts dont celui célèbre de Sarajevo, un pont ottoman à arche unique bâti en pierre blanche dit « le pont des Chèvres », pour qui la peinture et son enseignement ne sont pas seulement un métier mais une façon d’être elle-même et de voir le monde. Cette passion de la peinture lui confère un regard singulier et profond sur le décor des diverses scènes du roman apportant à l’ensemble une distance bienvenue avec le drame ici rapporté et une atmosphère artistique prégnante. Malgré la violence et le chaos l’art, la poésie et la beauté ne sont jamais bien loin. Issue de cette ex-Yougoslavie qu’elle vit comme un pays de mélange et de tolérance celle que l’on nomme la « peintre des ponts » est aussi représentative de la catégorie des intellectuels financièrement privilégiés qui n’ont rien vu du drame à venir. Sans occulter le contexte politique, Priscilla Morris à travers son personnage central choisit, pour présenter les causes de la guerre en Bosnie-Herzégovine, des séquences éparses et presque anodines comme pour nous faire partager l’incompréhension qu’éprouve Zora quand la situation dégénère : elle n’y croit pas. Comment admettre que ces communautés qui vivaient ensemble ou côte à côte depuis si longtemps en viennent à se tirer dessus ? Piégée dans l’inconcevable réalité de la faim et du froid, avec une sincérité non misérabiliste, elle se verra ici renvoyée au sort commun des otages de la cité au jour le jour parmi ceux de son immeuble dans toute leur diversité et nous livre donc la chronique de Sarajevo en 1992 avec la guerre pour toile de fond, au début de ce qui sera le plus long siège d’une capitale de l’ère contemporaine (trois ans et huit mois) dont le bilan sera de 11 541 morts civils dont 1 500 enfants. Ce roman se lit comme on le ferait d’un témoignage tant les propos semblent réalistes et sonnent juste et Priscilla Morris y décrit le quotidien dans la ville assiégée, les coupures d’eau ou d’électricité, le manque de de nourriture, la population sans travail et l’hiver qui vient aggraver cette situation déjà dramatique sans fard et sans commentaires. Face à cette banalisation et cette explosion de violence, l’autrice, dans ce roman immersif raconté à hauteur de femme, à travers ce travail de mémoire, regarde devant elle et nous rappelle que la vie continue, que l’humanité demeure face à la barbarie mais que des histoires d’amour peuvent également y prendre racine. La saison des papillons noirs est un premier roman percutant et efficace, qui conjugue la condamnation de l’absurdité et des horreurs de la guerre et la soif créatrice, l’instinct de survie, la solidarité et la résilience. La belle couverture illustrée par Juliette Nicot représentant un immeuble en feu dont la fumée s’échappe sur fond de ville plongée dans l’ombre illustre assez subtilement à la fois les destructions du conflit et cette note d’espoir qu’envers et contre tout l’autrice insuffle dans son roman. Un bel entretien sur l’art et une belle leçon sur le vivre-ensemble.
Dominique Baillon-Lalande
(01/09/25)
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Sommaire
Lectures

Phébus
(Mars 2025)
224 pages - 21,90 €
Version numérique
15,99 €
Traduit de l'anglais par
Valérie le Plouhinec

Priscilla Morris,
née d’une mère bosniaque et d’un père anglais, a grandi à Londres et a passé de nombreux étés à Sarajevo. Elle enseigne aujourd’hui la création littéraire à l’University College de Dublin. La saison des papillons noirs, son premier roman, est librement inspiré de son histoire familiale. (Source éditeur)
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