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Hala MOUGHANIE
Les bestioles
Dès les toutes premières lignes du roman l’autrice Hala Moughanie nous met en prise directe avec un narrateur sans nom qui s’adresse à nous ou à lui-même, au moment où, à Beyrouth en août 2020, se produit près de chez lui l’incendie de cinq ou six cents tonnes de nitrate d'ammonium stockées dans le hangar numéro douze de la zone portuaire provoquant une des plus grosses explosions non nucléaires de l’histoire moderne. Bilan : 235 morts, 6500 blessés et 300 000 sans-abris. « J’ai encore mes deux yeux. Mes deux bras. Tous mes doigts. Et mes jambes […] J’ai de la chance. Si j’avais pas été dans la cage d’escalier, j’y serais passé. Je revenais de mon épicerie. Je suis monté à pied. Si j’avais pris ascenseur, j’y serais passé. […] Si j’étais rentré une minute plus tôt, j’y serais passé.[…] Y avait personne qui achetait, le quartier était déjà mort avant d’être mort. Alors j’ai fermé plus tôt que d’habitude. Sinon j’y serais passé. J’ai entendu les avions avant l’explosion. J’avais pris une bouteille d’huile pour le taboulé. Les avions puis la terre a tremblé et a grogné. Puis boum. Et encore boum. Puis le sol est devenu brillant […] Tous ces débris de verre, un parterre de diamants poisseux d’huile d’olive et de sang. […] Ça a explosé et tout a hurlé. […] Quelques secondes de moins et je me serais pris la porte de l’ascenseur sur la gueule. Elle s’est déboîtée […] Les deux boums, ça m’a fait sursauter, c’est vrai, mais j’ai pas eu si peur. Une fois l’explosion arrivée, c’est que la cible a été atteinte. Si t’es pas mort après l’explosion et que tu as tous tes orteils et tes doigts, c’est que tu es en vie. Alors ça va. Par contre, les avions, j’aime pas. Tant que tu les entends, c’est qu’ils risquent de revenir, et s’ils reviennent alors les explosions recommencent et là, si t’es pas encore crevé, tu risques de crever définitivement. […] En réalité je n’ai plus mon œil. Le droit. Un éclat de verre est rentré dans l’iris. Un tout petit, mais même petit, dans l’œil, ça fait des dégâts ces choses-là. » C’est donc le jour du drame et les quatre jours suivants que l’écrivaine libanaise, à travers les mots de ce personnage de fiction qui rejette la version officielle relayée par les médias d’un accident dû à une négligence et reste convaincu d’avoir entendu survoler le port par les avions (ces « grosses bestioles », comme il les appelle, qui donnent son titre au roman), va nous raconter. « La vraie grosse négligence c’est que ce pays n’a pas encore disparu ! » Lui, il les a entendus les avions. Il est pas fou. Pour le vieil homme désabusé et obsédé qui se méfie des politiques corrompus, des grandes puissances mais aussi de l’aide internationale, le monde entier complote contre le Liban. Son épicerie est détruite. La petite fille au-dessus est morte. La vieille aussi. Celle qui le prenait pour son neveu et cuisinait pour lui. « Sa femme aussi, mais ça c'était avant. Sa femme il en parlera pas. De son cœur à lui qu'elle tenait tout entier, sauvé par sa douceur, sa tendresse et sa chaleur. Avant. Quand elle était pas morte. Même qu'il en parlera pas, de sa femme. » Il parlera des avions, ces bestioles qui annoncent la guerre. Qui viennent des pays voisins, de partout, et qui ne cessent depuis de vrombir dans sa tête depuis la guerre fratricide de 1975 durant laquelle il a pris les armes. Une violence à faire de chacun un assassin. Des souvenirs à rendre fou. « Et tu ne saurais pas dire si c'est toi qui as fait la guerre ou si c'est elle qui t'a fait ». « Ça me semble un peu dingue maintenant d’avoir zigouillé des gens qui ne m’avaient rien fait. C’est peut-être parce que j’étais jeune et on en fait des conneries quand on est jeune. En vrai, je suis pas un mauvais type, la preuve c’est que je me souviens même pas pourquoi […] je me souviens seulement qu’en appuyant sur la gâchette, c’était pas moi. Moi je me tenais à côté du corps du meurtrier quand il flinguait les gens. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il faisait ça sans même mon accord, pourquoi il utilisait ma main à moi, alors que ma tête, pas sûr qu’elle était d’accord avec tout ça. » « Un président s’est déplacé, il a visité le quartier voisin, celui de l’autre côté de l’autoroute qui a bien explosé aussi, mais qui est plus chic que le mien avec ses bars pour sales petits bourgeois et ses vieilles baraques plus délabrées que dans mon coin et qui sont plus dignes d’intérêt pour la presse internationale que mon immeuble. » Désemparé, le petit commerçant dont le gagne-pain a été soufflé en un instant et qui n’a plus rien va tenter de comprendre ce qu’il s’est passé et chercher à subvenir à ses besoins. En déambulant dans la ville au pied des ruines parmi les fantômes des disparus et les survivants ou morts-vivants aussi sidérés que lui qui face au malheur s’entraident, il entremêle ses réflexions sur le Beyrouth d’aujourd’hui avec ses souvenirs du village de son enfance en passant par celui des crises qui ont secoué son pays comme la guerre civile, l’occupation syrienne, la guerre israélienne de 2006, la guerre en Syrie et l’arrivée des réfugiés au Liban et plus récemment la pandémie, l’effondrement économique du pays et l’explosion du port. Il marche, regarde, pense, ressasse. Écrit à la première personne du singulier avec une langue populaire brutale et crue, porté par un style oral rythmé par des phrases courtes et une ponctuation très efficace, le récit nous plonge avec son narrateur au cœur de la violence exercée ou subie et de la folie qu’elle génère. À travers le monologue intérieur de son personnage ambigu et malaisant dont elle fait un témoin lucide et désabusé qui au fil des cinq chapitres (un par jour) imbrique dans ses délires les traumatismes de son pays en ruine et les siens, l’autrice inscrit cette catastrophe collective dans la continuité sanglante de l’histoire récente du Liban et « regarde la tragédie en face : celle d’un peuple qui refoule ses douleurs et d’un pays qui, à force d’être détruit, ne sait plus s’il est encore vivant ». Hala Moughanie réussit même le tour de force d’introduire dans cet « impossible travail de mémoire dans un pays aux multiples égratignures et blessures », comme un rempart contre l’effondrement, des éclats de tendresse, de poésie et de l’humour noir. Ce court roman qui, entre violence, douleur, résignation ou folie mais aussi beauté, poésie et entraide, captive son lecteur par sa tension et son réalisme brut est un exercice d’équilibriste fascinant entre cri de désespoir et déclaration d’amour pour un pays aujourd’hui victime à nouveau de frappes israéliennes. Un livre puissant, haletant et absolument bouleversant. Hala Moughanie est née en 1980 au Liban qu’elle quitte pour la France en 1990 durant une quinzaine d’années. Après ses études de littérature et de philosophie à la Sorbonne, elle choisit en 2003 de retourner vivre dans son pays natal, où elle exerce le métier d’enseignante et de journaliste. Elle se passionne pour le travail de mémoire dans ce pays en reconstruction où les stigmates de la guerre sont encore très présents. En parallèle, elle publie quelques nouvelles et articles sur le sujet. Durant le conflit de juillet 2006, qui oppose le Liban et Israël, Hala Moughanie s’engage dans l’humanitaire puis se spécialise dans le domaine de la coopération internationale, appuyant les institutions libanaises dans la conception et la mise en œuvre de stratégies publiques et de projets de développement. Face à la guerre actuelle, Hala Moughanie a déclaré à l‘Humanité : « On vit avec la conscience d’être encerclé et de faire face à un monstre qui a planifié notre annihilation. Et ça écrase toutes les autres émotions. Oui, j’ai la rage, je suis en colère. Je regarde les médias arabophones, anglophones et francophones et le traitement réservé en Occident à ce qui se passe en Palestine et au Liban est d’une indignité qui confine à la folie. Vous n’avez aucune idée de l’horreur réelle, vous débattez dans le vent. Les propos qui tiennent le devant de la scène sont absurdes et déconnectés de l’humain ! Et nous, nous avons l’impression que nous devons prouver que nous avons le droit de rester en vie, qu’il faut expliquer que nos villes n’ont pas à être pulvérisées, que nos sites archéologiques millénaires qui disent aussi l’histoire de l’Europe ne doivent pas être détruits. Oui, il y a de quoi devenir fou ! »
Dominique Baillon-Lalande
(22/09/25)
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Lectures

Elyzad
(Août 2025)
132 pages - 16,50 €

Hala Moughanie,
romancière et dramaturge libanaise, vit à Beyrouth où elle travaille en tant que consultante indépendante en politiques publiques et médiation des conflits. Autrice de plusieurs pièces de théâtre souvent primées, elle a reçu en 2022 le Prix du théâtre de la Colline/Actes Sud. Son premier roman Il faut revenir (Project’îles, 2023) a été finaliste du prix de l’Institut du monde arabe.
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