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Bourgeois (définition) : homme d’un certain âge qui ne tolère pas que l'on chuchote pendant qu’il hurle. Sous la houlette de cinq grands poètes Bonnefoy, Aragon, Dostoïevski, Reverdy et Eluard, les cinq chapitres de ce roman mettent en scène cinq personnages auxquels se mêlent une première personne, un narrateur écrivain, et la femme dont il est amoureux. Le Narrateur tire, croise et recroise les ficelles de ses personnages qui tous vont essayer de mettre fin à leur tristesse, de manière radicale ; en tout cas, ils mettent fin à celle, éventuelle, du lecteur, on rit beaucoup. Anastasie (on pense à la chanson, Anastasie, l’ennui, m’anesthésie) met le feu à l’appartement du bord de mer où elle a passionnément aimé Antonin avant qu’il ne la quitte. Son désespoir est décrit comme dans les romances à l’eau de rose : elle avait dans le regard l’inquiète profondeur de cratère que laissent les désastres en se retirant, l’écume presqu’éteinte des marées basses, et les charognes qui fument sous le soleil, les algues, les vers et les oiseaux, elle détestait les poètes, elle en avait rencontré, elle en avait fréquenté, elle avait…, Anastasie avait serré ses poings, ses os avaient sailli, blancs, comme des arêtes de poisson, ses yeux béaient […] j’aurais préféré qu’Antonin soit mort, c’est cela, il est mort, il est mort. Gilles, le voisin du dessus, dont l’appartement est aussi ravagé par les flammes, joue le rôle de l’imbécile heureux, du beauf raciste, sexiste, homophobe, colonialiste. Nombriliste, il se proclame aventurier, progressiste, anarchiste tout en lisant le Figaro et ses propos relèvent plus du libertarien que du libertaire ! Mais que ce pantin prétentieux est comique ! Il dit de lui-même : je suis l’homme de l’air et celui du feu ; je suis un fauve, je meurs en cage, loin de ma brousse ; au fond je suis un oriental. […] Gilles disait que la farce était la seule réponse possible à la tragédie du temps. Réflexion du personnage ou de son créateur ? Clémence, la bien nommée, est la femme de Gilles. Elle se réfugie dans la peinture. Fille-mère et africaine, elle a tout de suite été rejetée par sa belle-famille quand Gilles l’a épousée. Elle tente désespérément de temporiser les rapports de son révolté de fils, Maxime, avec son beau-père. Elle aspirait au grand calme de la mer par beau temps, à ce roulement qui n’avait alors plus rien de sauvage, qui était presque comme une allusion à l’éternité, qu’elle s’efforçait de peindre au mieux, de fixer au mieux […] Maxime, toujours en colère, va rejoindre les émeutes qui éclatent à la mort de Nahel assassiné par un policier à Nanterre et va le payer cher. Le ton de la narration change, on n’est plus du tout dans l’ironie. Maxime avait bondi, cette mort lui avait semblé d’une sanglante logique, implacable, bien entendu qu’ils l’ont tué, bien entendu, pourquoi ne l’auraient-ils pas tué, l’humiliation infligée à sa mère par sa belle-famille n’avait été qu’une préparation à la mise à mort de ce jeune homme, la colère qui éclatait dans les rues n’était qu’une réponse à sa propre colère, les poings qui se levaient n’étaient que les prolongements de ses propres poings, individuels, impuissants, la colère qui s’était levée en lui n’était déjà plus sa propre colère, elle était celle d’une multitude aux contours flous, que l’on n’osait pas appeler une classe sociale, une multitude contenant d’autres multitudes, et qui ne trouvait son unité que sous les coups de matraque et les contrôles d’identité arbitraires, sous les tirs pour refus d’obtempérer, sous les remarques caustiques des bonnes gens, une multitude qui ne trouvait son principe d’unité que dans la négation qu’une autre multitude – non moins floue – lui opposait, avec fermeté, avec violence, avec l’évidence du bon sens, cette évidence qui commande que l’on tienne à l’écart les « hordes sauvages » et les « nuisibles » Césarée, l’amant trans de Maxime, réagit, comme à son habitude, en s’enfuyant à l’autre bout du monde. Césarée refusait le romantisme des émeutes, la poésie des barricades, il savait que l’ordre marchand ne serait pas renversé par quelques pavés jetés dans des vitrines, quelques magasins pillés, quelques boulangeries aux devantures détruites, l’ordre marchand en sortirait au contraire renforcé. Le plaisir de ce livre, c’est le style ravageur de Quentin Mouron, qui semble participer de chacun de ses personnages, jusqu’à la caricature, jusqu’au narrateur, qui se moque de lui et du livre que l’on lit et pose en écrivain : j’étais assis au Select depuis une heure, A. n’arrivait pas, j’avais ouvert un carnet devant moi, je faisais semblant d’écrire, de noter des idées, oui, oui, c’est bien cela chère A., je corrige mon prochain roman, quelque chose de fort sur l’engagement amoureux et politique, oui, ce sont des thèmes récurrents dans mon œuvre, dans ma vie, d’ailleurs je ne distingue pas entre les deux, etc… Oui, on rit beaucoup, mais peut-être du rire de Kundera et ce rire condamne notre amour. Sylvie Lansade (17/11/25) |
Sommaire Lectures ![]() Favre (Août 2025) 160 pages - 15 €
Visiter son site : www.quentin mouron.com |
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