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Haruki MURAKAMI

La Cité aux murs incertains


Au début de ce roman, un couple d’amoureux : deux tourtereaux qui, pieds nus, se promènent sur du sable fin dans un décor paradisiaque. On se croirait en présence d’Adam et Ève avant le péché originel car, dans ce monde idyllique, rien n’a encore de nom « Tous deux sans nom, nous sommes assis dans l’herbe, au bord de la rivière, dans un monde sans nom. » Mais dix-sept ans pour l’homme et seize ans pour la jeune fille, cela fait plutôt penser à Roméo et Juliette, l’une des plus belles, des plus bouleversantes histoires d’amour au monde. Dès les premières pages, la Cité aux murs incertains se manifeste, comme un roman qui explore la complicité de la passion amoureuse lorsqu’elle s’inscrit dans la durée.
Chargé de la narration, le jeune homme revient sur sa première rencontre avec sa bien-aimée. Il était lycéen, en deuxième année, elle en première année. A cet âge, elle lui était déjà apparue comme un être surréel, telle Blanche-Neige dans son conte de fée : « Tes chaussettes étaient d’un blanc immaculé et tes chaussures parfaitement cirées. Comme si sept gentils petits nains les avaient soigneusement lustrées avant l’aube. » Les deux amoureux se rencontrent au rythme de deux ou trois fois par mois. Ils s’embrassent tendrement, se parlent plutôt, toujours front contre front car ils ont tant de choses à se partager.
Puis, et toujours comme dans Le Livre de la Genèse, la jeune fille se montre à l’origine d’un devenir incroyable et d’une série impressionnante de péripéties quand elle avoue à son ami n’être que l’ombre d’elle-même. Son vrai moi se trouve ailleurs. Ne pouvant toujours pas l’oublier, le jeune homme part, plusieurs décennies après une douloureuse séparation, à la quête du vrai moi de sa bien-aimée qui se situe ailleurs, dans un monde construit juste pour eux deux, une Cité étrange et secrète entourée d’un mur haut de huit mètres. Selon le gardien des lieux, un homme de haute stature, ce mur est semblable au monde, dans le sens où il a toujours été là et n’a été construit par personne. La tâche de l’homme consiste à réguler le mouvement d’un troupeau de licornes en général paisibles. Excepté pendant la période des amours. Dans la Cité, en dehors de ces licornes mythiques, il n’y a aucun animal.

Ne reculant devant rien pour vivre pleinement son amour, l’homme, tel Orphée en quête de son Eurydice dans le royaume des morts, fait un saut dans le vide. « La seule chose dont je peux être certain, la seule chose tangible, c’est la "Cité entourée de murs" dont tu m’as parlé tout l’été. J’ai enregistré tous les détails à son sujet dans mon cahier. La cité secrète dont nous seuls avons connaissance. Si j’allais là-bas, je pourrais te rencontrer, découvrir ton vrai moi. Les jours où j’attends avec tant d’impatience une lettre de toi, je ferme les yeux et j’imagine les branches vertes des saules opulents qui se balancent au gré du vent sur l’îlot au milieu de la rivière. Je sens l’odeur des feuilles de genêt dont raffolent les licornes, et sous mes doigts, je perçois la surface dure et froide des briques qui forment le mur. » 
Cette quête exigeant beaucoup de sacrifices, l’homme se sépare de son ombre à l’entrée, condition sine qua non pour pénétrer dans la Cité : « Voilà comment j’ai franchi la fameuse porte de la Cité. J’ai donc abandonné mon ombre, accepté de me faire marquer les yeux pour devenir liseur de rêve et passé le "contrat" tacite selon lequel je ne franchirais plus jamais cette porte ». 

Une fois à l’intérieur, il ne peut pas s’attendre à de vraies retrouvailles puisque la jeune fille l’avait prévenu, elle ne souviendrait pas de la vie menée par son ombre en dehors de la Cité. Il est désormais un étranger pour elle, mais elle a déjà un travail pour lui. Elle dépose chaque jour des rêves anciens sur sa table, des rêves qui ressemblent étrangement à des œufs, de tailles et de couleurs différentes, des reliques de vies passées. « Avant la fin de la première semaine, j’avais eu entre les mains quelques vieux rêves que tu avais choisis et j’avais tenté de les lire. Mais ils ne me disaient rien de significatif. Tout ce que j’entendais c’était un murmure incertain, tout ce que je voyais c'était des images disloquées et floues. Comme s’il l’on m’avait fait écouter une cassette audio à l’envers ou visionner à rebours un film composé de fragments assemblés au hasard. » 
Cette Cité, qui prend de plus en plus un aspect angoissant,nous fait parfois penser à Il deserto dei Tartari, Le désert des Tartares, de Dino Buzzati, où le jeune lieutenant Giovanni Drogo découvre son nouvel univers sans y comprendre grand-chose. Le personnage principal découvre à son tour la routine et l’attente dans la conquête de sa bien-aimée, perdue puisqu’elle ne le reconnaît pas. Un jour, il rencontre son ombre qui lui raconte qu’elle s’occupe avec le gardien des cadavres des licornes qui ont succombé au froid et qu’on incinère dans un fossé. Puis, une seconde rencontre avec son ombre plonge le narrateur dans une profonde réflexion sur la vraie nature de la Cité. Celle-ci prend petit à petit l’aspect d’une prison terrifiante. 
« Tu crois donc que la fille que tu as connue dans le monde extérieur est une ombre et que son vrai moi vit dans cette Cité. Mais comment aboutis-tu à cette conclusion ? C’est peut-être exactement le contraire. Son vrai moi est dans le monde extérieur et ici, il n’y a que son ombre. Alors cela ne servirait à rien de rester dans ce monde fictif et plein de contradictions, non ? Es-tu vraiment sûr que cette fille ici dans la Cité est la vraie ? » 
Sans en dévoiler davantage, voilà vers quelles aventures nous entraîne Haruki Murakami tout au long de cette œuvre majeure et magistrale dans sa carrière. La Cité aux murs incertains est un roman où le mur de la mystérieuse Cité parle et menace : « TU PEUX COURIR AUSSI LOIN QUE TU VEUX, JE SERAI TOUJOURS LÀ À T’ATTENDRE ». Oui, un roman déroutant où l’ombre du narrateur peut lui tendre sa main : « Je l’ai saisie. Il est assez étrange que de serrer la main de son ombre. D’autan plus étrange que sa poigne et sa température m’ont paru tout à fait semblables à celles d’un humain normal ».
Sur la quatrième de couverture, on peut lire ceci : 
« Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d’une poésie sublime, une histoire d’amour mélancolique entre deux êtres en quête d’absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l’étrangeté de notre époque. »
La Cité aux murs incertains est un régal absolument certain pour les Harukistes du monde entier qui y trouveront d’autres thématiques chères au grand maître nippon. Une œuvre joliment traduite par Hélène Morita.

Fawaz Hussain 
(10/02/25)    



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Lectures







Haruki  MURAKAMI, La Cité  aux murs incertains
Belfond

(Janvier 2025)
560 pages - 25 €


Haruki  MURAKAMI, La Cité  aux murs incertains
10/18

(Février 2026)
672 pages - 11,40 €




Traduit du japonais par
Hélène Morita
avec la collaboration
de Tomoko Oono









Haruki Murakami,
né à Kyoto en 1949 et élevé à Kobe, a publié de nombreux livres (nouvelles et romans) et obtenu plusieurs prix littéraires internationaux.


Bio-bibliographie
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