Ce roman nous transporte au sud de l’Inde, dans un village dont l’activité est l’agriculture et l’élevage, pendant la période coloniale.
Ponna et Kali, jeune couple de paysans, sont follement amoureux. Mais leur bonheur fait jaser car douze ans après leur mariage, ils n’ont toujours pas d’enfant. Même si eux sont comblés par leur amour, ils sont victimes de moqueries, d’humiliations, et souvent de rejets car un couple infertile porte malheur lors des cérémonies familiales. On traite Kali d’impuissant et Ponna d’incapable. Alors qu’ils adorent les enfants, leurs voisins hésitent à leur confier les petits, comme cela se fait couramment. À quoi bon avoir des bêtes et des champs bien cultivés si aucune descendance ne peut en profiter ? Ils donnent aux dieux des offrandes, font des pèlerinages mais en vain. Après avoir fait pression pour que Kali épouse une autre femme, leurs deux familles s’entendent pour convaincre Ponna de participer à un rituel qui pourrait les sauver. Ce rituel permettait autrefois à des femmes mariées et sans enfant de s’accoupler avec des inconnus considérés comme des incarnations du dieu Shiva, pendant une seule nuit, lors d’une fête rassemblant plusieurs villages. Kali est farouchement opposé à cette idée, bien qu’il ait lui-même étant jeune homme, profité de cette aubaine pour rencontrer des femmes. Ponna est partagée entre l’envie d’être mère pour que cessent les discriminations dont ils sont l’objet, pour offrir un enfant à son mari et le refus de blesser Kali, de lui faire de la peine. Le frère de Ponna, qui est aussi le meilleur ami de Kali va le distraire pendant que ses parents conduisent Ponna au temple où les couples se forment.
Ce roman est, pour nous autres occidentaux, totalement exotique. Par les lieux, les paysages, les végétaux, les rapports entre communautés, le poids de la belle- famille, l’absence d’intimité. Tout le village se croit autorisé à donner des conseils, des invectives. Par le poids des ancêtres, leurs fautes qui pourraient être à l’origine d’une malédiction touchant aujourd’hui le couple. Par la naïveté des spectateurs devant les comédiens ambulants.
Les héros de Murugan sont des gens très simples, très modestes, mais qui ont une connaissance remarquable du monde animal. Kali élève des poules et des poulets sans que les rapaces, aigles ou circaètes, n’en prélèvent les deux tiers, comme chez ses voisins. Quel est son secret ? Il a laissé pousser un palmier pour permettre à des drongos d’y faire leur nid. Et ceux-ci repoussent les rapaces car ils savent imiter les cris d’alarme des autres espèces.
Murugan apprécie les personnages qui enfreignent les règles. Un seul oncle qui vit seul et se moque du qu’en dira-t-on rassure Ponna et l’encourage à ne pas se laisser influencer.
« – Les enfants, c’est très mignon, mais de loin. À élever, c’est l’enfer. Laisse les ignorants se pourrir la vie à faire des gosses. On rigolera devant leurs déboires !
– Tout est un jeu pour vous, mon oncle !
– Ça, ma fille, c’est la clé du bonheur. Essaie de faire comme moi et tes soucis s’envoleront. Oublie les gens. Ils n’hésitent jamais à nous critiquer. On n’a qu’à faire pareil avec eux. »
Dans sa préface, Laetitia Zecchini informe les lecteurs que ce roman a fait l’objet d’une cabale de la part de groupes hindous paramilitaires proches du pouvoir en Inde depuis 2014. C’est ce fameux rituel qui aurait offensé et suscité la rage de ces défenseurs des castes. Ils ont distribué des pamphlets, affiché le portrait de Murugan, organisé des autodafés du roman, menacé de mort leur auteur qui a été accusé de blasphème, d’obscénité. Il aurait calomnié une caste (qui est celle de l’auteur), « porté atteinte à l’honneur de ses femmes, à la pureté de sa lignée ». Tant et si bien que Murugan a dû s’exiler à Madras et a déclaré la mort de l’écrivain. Heureusement, l’écrivain fut ressuscité par la loi et par les soutiens d’écrivains et d’innombrables organisations. Mais il n’est plus le même écrivain qu’autrefois. « Un censeur, dit-il, loge désormais au fond de lui, soupesant chacun de ses mots, lui soufflant ce qu’il est prudent ou imprudent d’écrire. »
Nadine Dutier
(03/02/25)