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L’autrice, Katriona O’Sullivan, la vingtaine d’années largement dépassée, a bénéficié d’un programme d’accès aux études du Trinity Collège de Dublin la menant, grâce à un cursus universitaire, jusqu’à l’obtention d’un doctorat en psychologie et un poste de maîtresse de conférences dans cette discipline. Mais avant, un parcours chaotique et hérissé d’embûches effarantes attendait l’autrice. Katriona O’Sullivan retrace ces étapes ahurissantes, fait revivre cet autre moi qu’elle fut, d’où l’exergue « À la petite fille de sept ans que j’étais autrefois. Je suis là pour toi. » Cœurs sensibles, il faudra fournir un effort de lecture dans cette plongée en eaux profondes de la précarité. « Il y a des souvenirs que je souhaite conserver. Des souvenirs que je suis heureuse d’évoquer. […] Et il y a des souvenirs que je voudrais effacer, dont il m’est difficile de parler. Des souvenirs qui m’accablent. Je tiens à vous les raconter, eux aussi, avec l’espoir qu’après les avoir déposés dans ces pages je puisse passer à autre chose. » Troisième enfant d’une famille en comptant cinq, les horreurs débutent à six ans. En se réveillant un matin, elle découvre son père, Tony, « Mon papa, plié en deux sur son lit. Son jean baissé, dévoilant son ventre et son slip. Sa peau constellée de cercles noirs, sa cuisse recouverte d’une large ecchymose violette avec, au milieu, une seringue en plastique comme il en utilisait pour se piquer le bras. Le tube pendouillait, mais l’aiguille restait bien plantée. » Pour Katriona, il est mort. Son cri sonne l’alerte. Les secours emportent un homme agonisant d’une surdose sous le regard terrifié de sa fille, mais sauvé grâce à elle. Né en Irlande, ayant reçu une assez bonne éducation et possédant même d’après Katriona du charisme, Tony, « C’était aussi un criminel professionnel, un alcoolique et un junkie. Et, accessoirement, mon père. » Un père qu’elle aimera jusqu’à la fin de sa vie. Très tôt, Katriona ressent un manque. Katriona aime sa mère, Tilly, fille d’un Irlandais alcoolique qui la battait à coups de ceinture et la brûlait avec un tisonnier. « J’ai toujours aimé ma mère. De son côté, elle ne savait pas comment m’aimer. C’est comme ça. […] C’était une femme libre, extravagante, qui ne connaissait ni limites ni entraves. Et, bien sûr, c’était aussi une droguée et une mauvaise mère. Malgré tout, je l’aimais. » Katie Gallagher, la meilleure amie de Katriona, objet d’attentions délicates de Mme Gallagher, sa mère, fend le cœur de Katriona. « Chaque câlin reçu par Katie était comme un câlin perdu pour moi. Le comportement de sa mère me révélait ce qui manquait à la mienne. Katie avait une vraie maman, pas moi. La mienne était brisée. » De page en page, l’autrice égrène avec pudeur toute l’âpreté des conditions de vie familiale anormales dans lesquelles elle évolue et dont elle se sent investie d’une responsabilité envers les siens. Elle assume de survivre dans un environnement infect quand le décor n’a rien de rassurant. Tilly accouche du cinquième enfant dans la salle de bains. « Elle avait pris une dose si forte, elle ne s’était pas rendu compte qu’elle avait perdu les eaux. Ressentant une pression, elle s’était levée pour aller aux toilettes, puis en fin de compte avait donné naissance à un bébé. » Le nouveau-né hospitalisé retrouve le foyer. « Rien n’allait à la maison, devenue un vrai dépotoir : des aiguilles, des lacets, des cuillères, des cendriers, des bouteilles, des moquettes tachées, des plafond brunis par la fumée, un canapé rouge souillé par la pisse et le vomi, des brûlures partout à cause des cuillères chauffées et des cendres tombées des cigarettes et des joints… Les gens entraient et sortaient comme dans un moulin, livraient des drogues ou, même, les vendaient depuis chez nous. » Souvent Tony, aux nombreux séjours en prison, laisse sa famille et Tilly sans ressources. Un des jeux de Katriona consiste, cachée derrière un mur, à railler les prostituées. Un soir, prête à crier, la voix lui manque, sa mère se dresse devant elle. « Un jour, Tilly m’a révélé la devise qu’elle avait à l’époque : " Il me faut juste de quoi acheter ma dose d’héro et des chips pour les gamins." Je sais que même au plus bas, elle essayait toujours de veiller sur nous. Peu de temps après, nous avons tous été placés. » Une gente masculine sordide fréquente la famille, profite et exploite la situation d’isolement. Katriona raconte à sa mère avoir été violée à l’âge de sept ans par l’un des soi-disant amis de la famille, "Oncle Bob". La mère avouera aussi son viol par le même individu. Katriona s’étonne à peine quand on la salue en la traitant de pisseuse et qu’on lui demande de s’éloigner. « Je ne veux pas m’asseoir à côté de Katriona, maîtresse, elle sent le pipi. » L’hygiène corporelle, une inconnue du monde du dénuement. Heureusement, de bonnes âmes, l’institutrice Mme Arkinson et sa collègue Mlle Hall suppléent au manque d’éducation. « "Eh bien voilà : quelle petite fille formidable !" s’est exclamée Mlle Hall alors que je me tenais face à elle avec ma culotte propre et mes jambes propres. […] Mlle Hall ne saura jamais le pouvoir que m’ont donné cette serviette, ce gant et ces culottes. Tous les matins dans cette petite salle de bains, avant l’arrivée des autres filles, je détenais le contrôle de quelque chose. » Cette bienveillance, Katriona en bénéficie plusieurs fois en divers moments de sa jeune existence, en diverses occasions souvent très critiques, au bord du gouffre. Enceinte à quinze ans, rejetée de sa famille, l’autrice se débat dans le monde de l’indigence avec peu de chances de sortir de l’ornière dans laquelle elle s’embourbe. « Les bébés comme moi – les bébés comme mes parents – ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. » Et pourtant, elle déjoue tous les pronostics, bénéficie de programmes de formations gouvernementales adaptées et surtout du soutien libre, bien attentionné et perspicace de gens du terrain. Elle gravit avec ténacité des sommets, chute, se relève, donne l’exemple. Si l’on veut, on peut… ! Oui ? « Notre société n’aime rien tant que les histoires où l’on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu’un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l’explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l’est pas. » Katriona O’Sullivan, infiniment reconnaissante, ne manque pas de remercier ceux et celles qui ont vu et cru en elle. Toutefois, une fois intégrée au système, il lui devient évident que l’origine de l’addiction n’est pas le désir de substance mais le besoin de fuir la pauvreté. Le voile se déchire un peu plus pendant sa pratique d’enseignante. « Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit. […] Nous avons beau savoir, nous faisons encore comme si la réussite est à la portée de tous, à condition de travailler dur. Le monde n’arrête pas de répéter aux gens : "Oui, vous pouvez y arriver !" alors qu’en vérité seuls les privilégiés ont une chance d’y arriver. » Katriona sait qu’elle a eu de la chance, au bon moment, dans un environnement ad hoc… qui n’existe plus. Pour l’autrice, les programmes d’accès ne sont plus qu’un pis-aller demandant aux pauvres de prouver leur inégalité, sans compter qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ils maintiennent des structures renforçant la différence et devraient faire mieux. « Nous ne pouvons pas continuer à feindre que notre système éducatif offre les mêmes opportunités à tout le monde. C’est faux. Aller à l’université, se construire une carrière est facile quand vous êtes soutenu financièrement. Quand vous ne l’êtes pas, c’est impossible. » La culture appartient-elle à tout le monde ? Katriona O’Sullivan remet l’église au centre du village, dénonce un mythe sur lequel veillent les détenteurs des bonnes mœurs pour se donner bonne conscience. Michel Martinelli (20/11/25) |
Sommaire Lectures ![]() Sabine Wespieser (Septembre 2025) 312 pages - 23 € Version numérique 20,99 € Traduit de l’anglais (Irlande) par Simon Baril ![]() Katriona O’sullivan est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. En 1998, de retour en Irlande, elle s’est inscrite à l’âge de vingt ans au programme d’accès à Trinity College, où elle a obtenu un doctorat en psychologie. Aujourd’hui maîtresse de conférences en compétences numériques au département de psychologie de l’université de Maynooth, elle travaille sur des projets d’éducation et d’inclusion, notamment à un programme visant à améliorer l’accès des filles de la classe ouvrière à l’éducation. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin. Son premier livre, Pauvre, paraît en septembre 2025. (Source éditeur) |
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