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Julia PHILLIPS
L’ours ! L’ours !
Le roman se déroule à Friday Harbor sur l'île de San Juan située au Nord-Ouest Pacifique des États-Unis dans l’État de Washington. C’est sur cette île, haut lieu touristique prisé des cadres supérieurs et chefs d’entreprise pour la splendeur de son milieu naturel et son golf, que Samantha et Elena, deux sœurs nées à un an d'intervalle, ont toujours vécu. Si la maison acquise par leur grand-mère était modeste, sans confort et sans charme, l’enfance qu’elles y ont passée auprès de leur mère à courir comme des folles, scruter les vagues pour apercevoir une baleine à bosse, se cacher dans les herbes, observer les ruches ou s'inventer des rôles en marchant dans les fougères fut libre, belle et complice. Ainsi en fut-il jusqu’à l’introduction chez eux, alors qu’elles entraient dans l’adolescence, du nouvel amoureux de la mère qui s’avéra vite violent et autoritaire avec sa compagne et finit par être suspecté par leur école de coups sur les filles. Un signalement fut fait qui déclencha un contrôle et le suivi de leur famille par une assistante sociale. Par crainte de tomber dans un engrenage destructeur qui pourrait aboutir à l’éloignement ou au placement de ses enfants qu’elle chérissait plus que tout, la femme expulsa aussitôt cet amant toxique qui mettait sa famille en péril et il n’en fut plus jamais question. Les jeunes femmes ont, désormais, vingt-huit et vingt-neuf ans. La mère à force d'inhaler des produits toxiques dans le salon de beauté où elle travaille depuis des années est gravement malade et c’est Elena qui a pris le relais pour ramener un salaire au foyer. C’est au restaurant du golf qu’elle trouve un emploi. Sam, elle, avait pu après son bac préparer et réussir un diplôme de la marine marchande dans l’espoir d’obtenir un emploi sécurisé dans le public avec une caisse de retraite et une assurance maladie qui couvrirait toute la famille. Mais l’État ne l’avait pas engagée et elle dut se résoudre à faire des vacations au golf et là où de petits boulots en intérim lui était proposés jusqu’à ce que le ferry se dote d’un service de restauration et lui propose un emploi à temps partiel. Le ferry partait de Friday Harbor quatorze fois par jour – quinze le week-end – pour effectuer sa tournée des îles éparpillées dans le chenal de San Juan. Chaque trajet durait au moins soixante-cinq minutes. Sam travaillait dans une petite boîte enfermée dans une grosse : un comptoir à boissons et en-cas encadré de hautes parois, au milieu d’une grande salle bordée de néons, avec des hublots en plastique incassable (…) Au cours de ces traversées sur les eaux grises, Sam gagnait vingt-quatre dollars de l’heure à vendre des cookies sous plastique et des paquets de chips. Dix dollars de plus que le taux horaire minimum – un pour chaque année passée à se plier aux caprices du département des Transports de l’État de Washington. Si elle avait pu compter sur des services réguliers elle aurait bien gagné sa vie mais elle n’avait encore jamais pu aboutir à un salaire annuel correct. Deux ans plus tard, avec la pandémie, la plupart des traversées furent annulées et les salariés mis au chômage. Pour survivre lors de cette période difficile Elena conserva fort heureusement son emploi et Sam une fois ses indemnités épuisées se mit à répondre à des enquêtes en ligne pour gagner deux ou trois dollars de l’heure. Quand enfin elle put reprendre sa place au ferry l’urgence était d’effectuer un maximum d’heures supplémentaires pour rembourser les emprunts souscrits par Elena : six mille cinq cents dollars de dettes, soit près de onze mille avec les intérêts. Les urgences s’enchaînaient, les impôts, les factures et les frais médicaux de leur mère siphonnaient la totalité de leurs revenus. Là-dessus, au cours de l’hiver, leur voiture était tombée en panne. Elles n’en voyaient pas le bout. Tant qu’elles habiteraient sur l’île, quel que soit leur travail ou leur salaire, ce serait leur réalité. Dans ce petit paradis pour riches la vie n’est pas facile pour tous et seuls le courage et l’amour qui soude les deux sœurs et le devoir d’accompagner jusqu’au bout leur mère leur permettent de tenir. L’espoir aussi pour Sam qui s’accroche de toutes ses forces à la promesse faite à l’adolescence par Elena de quitter San Juan pour pouvoir vivre pleinement leur vie et si la maladie de la mère a retardé de plusieurs années l’échéance de cette fuite commune l’état de ses poumons est tel que tous savent que la délivrance ultime ne saurait désormais plus tarder. Si elles voulaient une vie digne d’être vécue, elles allaient devoir déménager, Sam le répétait tout le temps à Elena. Celle-ci ne la contredisait pas. C’est alors qu’un matin, un ours en toute sa majesté et dans toute son animalité apparaît devant leur porte. Les ours qui se déplacent pour rejoindre le Canada ne s’arrêtent en général pas sur l’archipel mais celui-ci, un ours énorme, bien puant, aux crocs jaunes et aux yeux ambrés, semble vouloir s’incruster à proximité. L’animal est-il dangereux ? Ce qui faisait peur à Sam ? Pourrir ici. Rêver à des opportunités qu’elle ne pourrait jamais saisir, et se ratatiner complètement sous l’effet du déni, tout en devenant de plus en plus pauvre et en subissant de plus en plus de pression, chaque jour davantage isolée du reste du monde. À côté de ces angoisses-là, la perspective d’être attaquée par un ours n’était pas dénuée de charme. Pour le service des Eaux et Forêts cette migration est certes rare mais non exceptionnelle et ne demande pas de mesures particulières si ce n’est la prudence la plus élémentaire de ne pas l’approcher et la nécessité de couper à l’animal tout accès à de la nourriture domestique pour éviter qu’il ne s’installe sur l’île. Si les dégâts nocturnes se multiplient dans la campagne et échauffent les esprits des paysans locaux tandis que la presse locale en fait sa une, Elena, cette aînée qui s’est toujours montrée raisonnable et responsable, semble fascinée par la puissance de cette bête sauvage comme si un lien mystérieux et profond l’unissait à elle. L’espoir de l’apercevoir illumine ses journées et elle fait tout pour le revoir et attirer son attention. Il lui avait apporté de la joie. Il était la seule chose positive dans leur vie ; un esprit, une bête extraordinaire, un visiteur venu d’un lieu enchanté. De son côté Sam qui peine à comprendre le basculement de cette aînée ordinairement si sage et cherche tout d’abord à la protéger d’elle-même et du danger auquel elle s’expose finit face à l’obstination de sa sœur par voir dans cet ours un rival qui détourne à son seul profit l’affection que celle-ci portait auparavant à sa famille. Une distance s’installe entre celles qu’une relation complice avait toujours unies générant de la frustration et de la rancœur jusqu’à ce que le sort et l’ours lui-même les départagent... Ce roman écrit d’une plume vive prend alternativement une tournure réaliste (tableau quasi naturaliste du foyer familial avec son amour maternel, sororal, filial, la violence faite aux femmes et la misère sur deux générations, la description des journées de travail des filles dans la restauration et celui de la mère au salon de beauté et leurs effets sur la santé, du gouffre du surendettement), s’échappe dans le conte dès l’arrivée de l’ours dans les toutes premières pages, ou prend des allures de fable écologique (propos de la zoologue chargée de l’« affaire » de l’ours, description de la nature puissante de l’île, baleines à bosse, cohabitation entre l’animal et l’homme), avec une incroyable habileté à nous faire glisser de l’un à l’autre presque naturellement en créant un subtil équilibre entre chaque genre tout en composant un ensemble cohérent. Passant de l’un à l’autre de façon fluide, Julia Phillips oscille de Sam à Elena ou à l’Ours sans qu’aucun de ces personnages principaux ne se démarque tant les liens qui unissent ce trio sont inextricables. Si l’amour, sous tous ses aspects (maternel, filial, sororité, couple), le respect du vivant et l’aspiration à la liberté prennent ici toute leur place, on y trouve aussi un tableau à charge de la société étasunienne marquée par de profondes inégalités structurelles et une pauvreté pluridimensionnelle avec sa totale absence de couverture sociale en cas de maladie même professionnelle, une forte précarité de l’emploi, un surendettement chronique, une insécurité alimentaire, une multiplication des sans-abris, avec pour y répondre un système de protection sociale défaillant. Toutefois, la dénonciation chez Julia Phillips n’est jamais frontale mais se mâtine d’humour ou d'une légèreté presque moqueuse ou d’un aiguillage vers le conte où l’amour et le surnaturel viennent aider chacun à affronter la férocité du monde. La lutte de classe et les rapports de force sociaux n’en sont pas absents et la sauvagerie n’est pas toujours là où on l’attend. Dans la cambuse, à préparer du café pour des passagers telle Cendrillon ramassant des lentilles dans les cendres, Sam n’était personne et son travail ne rimait à rien, cependant aucun prince n’allait venir la tirer de là. Elle en voyait tout le temps, sur le bateau, des nobles de pacotille : des clichés de riches, avec leurs cheveux poivre et sel et leurs sourires parfaits, calibrés par l’orthodontiste. Les célébrités et les millionnaires ayant fait fortune dans l’informatique à Seattle, arrivés sur l’île en jet privé, elle les croisait à la station-service, où ils se pavanaient, rayonnants. Ils ne la remarquaient pas. Ne la remarqueraient jamais. Elle avait beau être jeune, Sam avait suffisamment vécu pour savoir sur qui on pouvait compter, à qui on pouvait faire confiance et qui on était bien forcé de supporter si on espérait payer ses factures. Quant à la nature qui offre à ce roman son écrin, si elle nous propose des haltes apaisantes et souvent enchanteresses, elles n’en sont pas pour autant synonymes de bonheur et d'épanouissement. Derrière la carte postale se cachent en embuscade les effets du tourisme et les rapports alarmants du GIEC sur la dégradation de notre environnement. Ce n’est pas fortuit si l’ours arrive sur cette île, c’est poussé par la nécessité de trouver de nouveaux territoires pour se reproduire et si les fillettes s’amusent à manipuler les riches touristes venus là pour chasser le cliché original d’un saut de baleine à bosse c’est que cette espèce décimée par la chasse fut un temps protégée et que le spectacle est à la mode. Par contre, l’ours du roman, insaisissable pour la population et les lecteurs, clivant pour les sœurs, garde sa singularité absolue et son mystère. Dans une démarche de distanciation partielle avec l’ours générique sur lequel Madeline Pettit la zoologue nous fournit d’amples renseignements de façon éparpillée et non exhaustive, cet ours dont le nom est répété deux fois dans le titre français assorti de points d’exclamation pour en souligner l’ambiguïté et la singularité est à la fois inclassable et multiple. Grizzly ou ours noir, l’animal sauvage à la croisée de l’homme, la bête et le dieu pour Elena nous renvoie symboliquement à la peur de l’autre, à la construction de soi et à la perte et prend ici une dimension sensible, surnaturelle et fantasmagorique. Dans ce conte le lecteur frémit pour la Bête comme pour la Belle finissant par se persuader qu’il assiste à un coup de foudre amoureux où la reconnaissance de l’un par l’autre est immédiate, où une jeune femme froide et sage soudain possédée de façon instinctive et presque animale par ses sens (zoomorphisme) et électrisée par son désir de vivre enfin la fusion sensuelle et affective exceptionnelle qu’elle attendait pose son dévolu sur cet ours chez qui elle ne voit plus que des attitudes humaines (anthropomorphisme) ou magiques. Pour ce récit fiévreux qui nous plonge au cœur de la société américaine et d’une île à la nature puissante, Julia Phillips a trouvé avec ce livre hybride entre conte et roman une manière originale d’évoquer à travers cette histoire d’altérité et de sororité notre soif de liberté et les rêves que nous façonnons pour nous évader. L’ours lui continue à nous habiter longtemps.
Dominique Baillon-Lalande
(22/04/25)
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Lectures

Autrement
(Janvier 2025)
320 pages - 22 €
Version numérique
14,99 €
Traduit de l'anglais par
Héloïse Esquié

Julia Phillips
est une autrice américaine. L’ours ! L’ours ! est son deuxième roman après Dégels publié aussi chez Autrement.

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