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Brigitte Reimann, auteure née en 1933 en Allemagne, débute sa carrière dans l’écriture en 1956 et meurt en 1973 (à 39 ans) à Berlin Est. Elle appartient à un comité d’auteurs de RDA (la République démocratique allemande) et s’active dans le domaine culturel du SED (le Parti socialiste unifié d’Allemagne, en allemand : Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Le SED est un parti marxiste-léniniste créé en 1946, après la Seconde Guerre mondiale, dans la zone allemande occupée et très surveillée par l’Union soviétique. Brigitte Reimann adhère, à la suite de la conférence des écrivains de Bitterfeld, à l’ère d’une nouvelle politique culturelle dont l’objectif fixé par le SED consiste à établir un rapprochement entre écrivains et ouvriers pour gommer la séparation entre l’art et la vie. Les écrivains, et en général les artistes, sont invités à résider auprès des ouvriers pour connaître leur situation et en retour les inciter à lire et à écrire. Dans ce cadre, Brigitte Reimann a guidé pendant huit ans, dans une usine, un groupe d’ouvriers. Elle tire de cette expérience un premier livre, Ankunft im Alltag, Arrivée dans la vie quotidienne, dont naîtra la notion aujourd’hui obsolète de littérature d’arrivée (L’Ankunftsliteratur). Pour résumer grossièrement, il s’agit de l’arrivée de l’homme nouveau et socialiste. Ce préambule biographique a son importance pour apprécier toute la teneur du roman de Brigitte Reimann, Une fratrie, écrit avant la construction du Mur de Berlin. Il résonne de toutes les harmoniques d’une époque précise et peut, de nos jours étonner voire irriter et donner jour à quelques incompréhensions, habitués que nous sommes aux discours imprégnés d’un individualisme frileux. Ainsi, comprendre n’est pas acquiescer ! Enfin, c’est un des deux livres traduits en français de l’auteure, alter ego de Christa Wolf. Cette édition est la première publication du manuscrit non censuré par la Stasi. Elisabeth une jeune peintre (dont au cours du récit le prénom prendra le diminutif Betsy, ou Liesl), à l’instar de Brigitte Reimann, travaille dans un combinat après ses études aux Beaux-Arts. Personnage principal et narratrice d’Une fratrie, elle raconte la confrontation et son opposition à son frère adoré qui veut s’installer en République fédérale allemande, autrement dit à l’Ouest. « Cela s’était passé l’avant-veille, le dimanche de Pâques. Uli m’avait invitée au dancing, le seul de notre petite ville », sans Joachim, le fiancé d’Elisabeth. La soirée de déroule dans une ambiance un peu alcoolisée et gagne en euphorie. Toutefois, la rencontre d’anciens camarades d’études ayant accédé à des postes de responsabilité rend Uli maussade. Ses propos gagnent en virulence contre ses anciens camarades mieux lotis alors que lui, ingénieur diplômé, reste dans des fonctions subalternes. « Carriériste. Gros porc… À l’époque, vous n’avez pas voulu de moi. Vous allez le regretter… » Elisabeth attribue ses propos et cette rancœur à l’alcool. « Malheureusement, à ce moment-là, je ne comprenais pas, toujours pas, je trouvais drôle de voir mon frère, d'ordinaire si correct, la chemise largement ouverte, sa cravate lui pendouillant de travers sur la poitrine, grinçant des dents, le visage déformé : je croyais assister à une scène de mélodrame grandiloquente et ridicule jouée par un ivrogne qui transforme une bagatelle en tragédie. Plus tard, Uli lui annonce son désir de passer à l’Ouest dans deux jours. Elisabeth entreprend pendant cette durée de convaincre son frère de rester. Les propos d’Elisabeth sont chargés de toute l’idéologie d’une jeune Allemande, trop jeune pour avoir été nazie, mais éduquée dans une grandiloquence faisant miroiter un avenir plus juste, « Nous avions des yeux pour voir un nouvel ordre, l’ordre rouge… » Elle évoque leur engagement de jeunesse au sein d’organisations dans lesquelles Uli occupait même un poste de premier secrétaire. Elle pense un moment demander conseil au Parti et obtenir les arguments dissuasifs et rationnels, puis elle y renonce. Elle joue sur la corde sensible et argue sur l’inévitable mauvaise conscience qu’engendrera l’exil sur la psyché de son frère. Elle rappelle le combat exemplaire de gens proches de leur entourage contre le nazisme, la torture et le bannissement subis par le passé par nombre d’entre eux, même s’ils ne sont toujours pas mieux considérés une fois la bête vaincue. Son engagement de passionaria refuse d’envisager d’être la sœur d’un frère traître à leur cause, s’effraye en même temps que ce frère lui devienne si étranger. Uli répondra point par point, dévoilant au passage les aspects négatifs du régime tout en reconnaissant ce qu’il lui doit, modulant les reproches en rappelant qu’il reste coincé dans la classe du passé familiale, ce qui le rend peu fiable au regard du régime qui le lui reproche. Il n’est pas le premier à connaître ce sentiment de découragement amenant à la désaffection. Elisabeth se remémore son amitié avec Gregory, un jeune camarade, ou bien son frère ainé. Ils sont passés à l’ouest. Elle reconnaît sans difficulté qu’elle aussi a subi des vexations imméritées du fait du passé petit-bourgeois de leurs parents et du scepticisme de voir des intellectuels sans expérience mêlés aux ouvriers et surtout sans carte du parti. Les échanges entre la sœur et le frère, tout en se crispant, évoquent l’infinie tendresse qu’ils ont l’un pour l’autre et que d’autres prennent parfois pour des amants. Tout l’art de Brigitte Reimann a été de donner forme à un contenu et lui transmettre chair et vie. Le texte dégage une force pleine de densité donnant cohérence et unité au roman. Mélange de fiction et de réalité, l’histoire débute dans la maison familiale, le va-et-vient entre la cuisine, lieu de méditation pour Elisabeth, et la chambre d’Uli, symbolisant la ligne d’arrivée après avoir parcouru des méandres hors les murs. Le récit s’étale sur deux jours avec ses retours dans le passé, explorant le thème de l’amour, sentiment aux attachements divers, composé de facettes équivoques et problématiques. C’est dire que l’auteur utilise des moyens romanesques pour incorporer habilement ses convictions d’alors – rappelons qu’elle meurt jeune – et que les thèmes abordés ne sont que les prémices d’une critique en gestation pour cette jeunesse, qu’un long cheminement achèvera de rendre manifestes. Les pans singuliers de la vie d’Elisabeth ou d’autres personnages s’intègrent adroitement et sans pesanteur. Les dialogues sont nuancés et évitent ainsi de choir dans la caricature primaire d’un régime qui mérite pourtant plus d’un opprobre. Elle aborde le problème de l’assimilation de la jeunesse dans une société où règnent en majorité des hommes, membres du parti, une génération plus âgée, et donne à une jeune femme volontaire une place centrale. Elle ébauche une interrogation, en tant qu’écrivain via la peinture d’Elisabeth, sur les limites politiques du projet du SED et les difficulté de la mise en place d’un art basé sur la contingente norme du réalisme socialiste et la met en scène, opposant l’héroïne et un vieux peintre communiste de longue date. Une fratrie par son caractère dérangeant mérite une lecture attentive voire une relecture pour apprécier la subtilité romanesque de Brigitte Reimann. Un livre remarquable tout simplement ! Michel Martinelli (13/03/25) |
Sommaire Lectures ![]() Métailié (Février 2025) 192 pages - 21 € Traduit de l’allemand par Françoise Toraille
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