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Craig RICE


Et pourtant, elle tourne !


Les parcs d’attractions, lieux emblématiques du divertissement, soignent les tentations et leur renommée. « Mais la Jetée, elle… Une fois dépassé le coin de la rue, quand elle apparaît… C’est le paradis dont rêvent les enfants : partout des lumières, de la musique, des manèges, des stands où, pour quatre-vingt-dix cents, on peut repartir tout fier d’avoir gagné une poupée en plâtre à dix cents. » Parmi nombre d’attraits, vendeurs de hot-dogs, cartomanciennes, restaurants ouverts toute la nuit, des cinémas et un salle de bal célèbre, la grande roue de la Jetée, immense, permet de voir la plage et de balayer du regard loin sur la mer, jusqu’à l’horizon. Elle trône en vedette majestueuse, attire quantité d’amateurs de sensations fortes. Le samedi soir, elle ne désemplit pas et tourne à plein régime.

Plus discret, de l’autre côté de l’allée, face à la roue, Amby, un portraitiste un peu éméché, exerce modestement son talent. « Il dessinait le visage d’une fille aux cheveux châtains perchée sur son tabouret haut. […] Il n’avait pas beaucoup de talent, mais le portrait était assez ressemblant. » Il se hâte d’en finir pour arrondir un pécule suffisant à l’achat une bouteille de gin et l’écluser avant de s’endormir dans un vieil amas de couvertures crasseuses. Il termine un portrait au moment où la roue s’immobilise. Sourd et muet, Amby range son matériel, indifférent au soudain attroupement et aux commentaires autour de lui.

Deux tours plus tôt, avant un énième arrêt permettant la descente des passagers, un jeune homme assis dans une des cabines au point le plus culminant semble fouiller un passager inerte. Quand la roue redescend et relâche les usagers hilares ou le souffle coupé, il sort d’un bond en tendant un ticket. « Mon copain veut remettre ça, Joe. […] Ce mec-là doit être mordu. Ça va faire son troisième tour. » Dans un parc d’attractions, le public vient se faire une frayeur et ce client inerte, maintenant un cadavre poignardé dans le dos, provoque la frayeur du moment. « La police était là pour poser des questions. La foule était là pour regarder. »

Parmi l’attroupement, la grande taille d’Art Smith se détache. Il débarque à l’instant. chef de la police Criminelle, allure gauche et tenue vestimentaire sans élégance, surtout connu pour sa droiture et son amour du "Manuel des procédures", il s’approche du cadavre. Smith reconnaît la victime, Mac Gurn, un caïd des jeux clandestins. Un bref interrogatoire du propriétaire du manège n’apporte aucun indice et l’énerve un peu. Il se retient, ne le frappe pas en repensant à son "Manuel". O’Mara, son adjoint athlétique au visage dur donne froid dans le dos. La brutalité lui colle à la peau. Il traîne par le col, sans ménagement, Amby le pauvre ivrogne. Selon lui, Amby cherchait à se dissimuler sous un fatras de couvertures. Amby secoue la tête, apeuré tout en essayant d’esquiver les bourrades du policier énervé qui le secoue afin de l’interroger. Spectateur cherchant à tout prix l’anonymat, Tony Webb, un jeune dur récemment libéré après avoir purgé deux ans de prison, reste un peu en retrait. Malgré cette résolution, il ne supporte pas le traitement infligé à son ami Amby et se fraye un passage parmi les badauds. « Allez-y mollo, dit-il. Vous voyez pas qu’il est sourd-muet ? […] Je vais lui parler pour vous, ajouta Tony. » Fini l’anonymat, le policer le reconnaît, son pedigree de malfrat annonce la couleur pour Art Smith, d’autant que Tony est tombé à cause de Mac Gurn. Tony se défend d’être responsable de quoi que ce soit dans ce meurtre et dit vouloir rendre service à la police et à Amby. Il connaît le langage des signes.

Deux suspects d’un coup, une affaire pratiquement résolue ! Mais Tony possède un alibi tandis qu’Amby reproduit de mémoire le portrait d’une femme brune inconnue, aux yeux bleus, teint pâle, une admirable bouche rose très clair, assise sur le tabouret désigné par un geste du muet. Le portrait, ainsi, atteste sa bonne foi. Le policier s’assoit sur le tabouret, place devenue stratégique pour lui. La femme perchée dessus jouissait, à coup sûr, d’une situation de témoin privilégié au regard de la scène de crime. Reste à la retrouver et qui est-elle ?

Le portrait de la belle brune par Amby, troublant, touche profondément Tony Webb, Art Smith, un peu moins O’Mara. Ils la recherche activement pour des raisons différentes. Tony veut s’assurer qu’elle n’a rien vu car il fouillait effectivement le cadavre lorsque la nacelle était au plus haut. Art Smith pense qu’elle sera un témoin décisif pouvant faire inculper Tony qu’il soupçonne d’avoir un faux alibi. O’Mara quant à lui, détient des infos et la jeune femme l’intéresse à un titre moins respectable. Le bon, la brute et le truand croisent la route de la femme qui révèle à chacun une personnalité très changeante selon l’interlocuteur. Tony la trouve jolie et elle lui plaît énormément. Un peu amoureux, il espère qu’elle n’a rien vu sinon il devra la supprimer. Art Smith, célibataire depuis trop de temps par négligence, l’idéalise d’emblée, sensible au charme de sa bouche rose très clair. Il pressent qu’elle court un danger. Protecteur, il veut incarner le sauveur auprès d’elle. Elle perturbe son instinct de policier et lui fait baisser la garde irraisonnablement. Quant à O’Mara, insensible à sa beauté, elle ne présente pour lui aucun intérêt sentimental mais l’occasion d’assouvir des visées vénales, loin de l’éthique policière.

En dire plus déflorerait le charme de l’intrigue. Et pourtant, elle tourne !, le roman noir de Craig Rice, écrit en 1949, fut traduit en 1959 pour intégrer la Série Noire chez Gallimard qui le réédite avec une traduction révisée. Le roman détonne dans la production de l’autrice, nous apprend la préface de Natacha Levet. Avant Et pourtant, elle tourne !, les livres de Craig Rice se classaient dans la catégorie des polars loufoques lui apportant la célébrité et des ventes exceptionnelles pour l’époque.

Et pourtant, elle tourne !, profite de l’imaginaire de Craig Rice, débridé, sans ambages, délaissant le ressort de ses succès précédents dans lesquels des traces autobiographiques parsemaient la rédaction. Ils subsistent encore presque indicibles. Un style direct, l’action et l’enquête vont à un rythme ne laissant aucun temps mort et se situent dans le périmètre d’une fête foraine, quelques chambres d’hôtel et le commissariat. Craig Rice nous brosse à grands traits précis ses personnages quelque peu marginaux, même chez les policiers, parés du caractère essentiel pour faire progresser son récit de manière convaincante.

De nos jours, la majorité des enquêtes dans les polars requièrent l’assistance indispensable de la police scientifique et moult détails pour rendre crédible la recherche. Pas de police scientifique et de recherche d’ADN, juste les empreintes et encore faut-il attendre un compte rendu qui se fait désirer de l’enquêteur principal. Et pourtant, elle tourne ! repose sur une fiction dans laquelle le performatif invente au fur et à mesure la trame de l’intrigue tout en étant crédible. L’autrice crée des opportunités bienvenues pour développer habilement son récit et introduire le coup d’éclat. Une cure de jouvence roborative accompagnée d’un charme désuet et ciselé procure un bonheur de lecture et là réside justement l’essentiel de Et pourtant, elle tourne !

Michel Martinelli 
(23/07/25)    



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Noir & polar








Gallimard / Série Noire

(Juin 2025)
256 pages - 13 €

Version numérique :
9,99 €


Traduction de l'anglais
(États-Unis) par
Jacques Papy
révisée par
Cécile Hermellin

Préface de
Natacha Levet













Craig Rice
(1908- 1957)
a d'abord travaillé à la radio et dans les relations publiques, puis participé à l'écriture de scénarios. Autrice américaine de nouvelles et de romans policiers, elle est la première du genre à apparaître en couverture de Time Magazine en 1946. Et Pourtant, elle tourne ! a été publié en 1949 aux États-Unis et en 1959 à la Série Noire.
(Source éditeur)

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