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Éric ROUILLÉ

À propos du Klondike


« Une lecture déstabilisante et inoubliable », nous prévient la quatrième de couverture. Ce n’est pas faux. Ce livre sort de l’ordinaire par la violence et la force de son écriture. Des parents qui ne supportent plus leur fille handicapée mentale cherchent à la placer dans un établissement spécialisé. Le chapitre où la famille embarquée dans une vieille 403 Peugeot, sillonne la région pour visiter les institutions susceptibles d’accueillir leur fille au moindre coût est un morceau d’anthologie où s’exprime sans filtre l’exaspération croissante du père prêt à tout pour se débarrasser de la fillette. « Raymond n’a plus rien articulé, il roulait à tombeau ouvert, espérant peut-être rater un virage se ratatiner contre un arbre, qu’un point final soit mis à la farce grotesque qui lui semblait être son existence. »

Il faut dire que le roman commence avec l’incendie de l’épicerie quincaillerie des Pouillol et de la camionnette avec laquelle Raymond assurait ses livraisons. Heureusement, ils dormaient dans l’appartement au fond du jardin. L’incendie n’a pas fait de victime, mais Raymond est à la fois furieux et désespéré. D’autant plus qu’il a peut-être une explication pour l’origine de l’incendie. « Il se rappelle qu’il a vu une fois leur fille jouer avec des allumettes (qu’il lui avait aussitôt arrachées des mains). Qui nous dit que c’est pas Ninine qui a mis le feu ? »

Gustave, le frère de la fillette – il a douze ans, elle en a neuf – n’est pas d’accord avec l’idée de l’internement. Il est très attaché à elle, il comprend ses colères, il sait comment l’apaiser. Contrairement à Raymond, il est prêt à tout pour la sauver.

Le roman est construit comme un puzzle dont les pièces s’encastrent peu à peu.
Dès le deuxième chapitre, Gustave et un autre garçon, André, sont interrogés par les gendarmes au sujet d’une fugue et de Marcel, un homme qui vit seul dans une maison isolée sans eau ni électricité. Qui est Marcel ? Quel rôle joue-t-il dans cette histoire ? On découvre tout au fur et à mesure.

La construction, comme l’écriture, peut surprendre et demande parfois un peu de ténacité comme le quatrième chapitre où le père d’André fait un long discours (une quinzaine de pages) à son fils mélangeant, sur un ton qui se veut moralisateur, le récit de ses hauts faits d’officier de marine et les réponses à André qui veut en savoir plus sur sa naissance. Il est possible de survoler un peu et d’y revenir ensuite quand on s’est familiarisé avec le style et l’écriture de l’auteur, lorsqu’on a compris que chaque personnage s’exprime avec sa propre voix, son tempérament, son niveau d’instruction, l’auteur mêlant avec subtilité dans son texte langage oral, réflexions intérieures et regard du narrateur.

Dans cet univers assez glauque de misère sociale et culturelle, de solitude et de rejet par les autres, les enfants utilisent les quelques livres à leur disposition et se construisent un rêve. « Le Klondike, c’est venu tout seul, ou presque. La trouvaille de ce nom propre, ils l’ont faite à l’aide d’un vieux dictionnaire dont toutes les pages avant les feuilles roses ont été arrachées. Ils y piochaient des mots, seulement les noms propres. Ils en ont sûrement pioché plusieurs jusqu’à tirer le mot de la fin. » Quelques romans de Jack London lus par André, un Grand Atlas du Monde, et le rêve du Grand Nord canadien prend corps…

Aucun jugement, aucun euphémisme, aucun souci d’édulcorer, nous suivons, voyons et écoutons les personnages, adultes et enfants, dans l’expression brute de leurs désirs, leurs regrets, leurs espoirs, leurs déceptions, leurs colères, leur besoin de mettre fin à une situation insupportable, avec une large palette de sentiments, d’actions et réactions.
Un roman qui déconcerte, qui interroge, qui fait réfléchir et même sourire parfois. C’est bien le rôle de la littérature…

Serge Cabrol 
(26/06/25)    



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Atlande

(Juin 2025)
168 pages - 18 €












Éric Rouillé


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de l’auteur :
éricrouillé.fr