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Leïla Slimani commence sa trilogie avec Le pays des autres, sous-titré La guerre, la guerre, la guerre, l’histoire de ses grands-parents. En 1944, Mathilde rencontre Amine, un Marocain qui a combattu dans l’armée française, et en tombe amoureuse. Ils s’installent à Meknès, bien loin de son Alsace natale. Les premières années seront difficiles ; manque d’argent, humiliations, sentiment d’être une femme soumise aux traditions. L’autrice montre l’ambivalence de ce pays qui combat pour une indépendance que les hommes refusent aux femmes. Mathilde se sentira longtemps étrangère dans ce pays où elle a pourtant choisi de vivre. Un jour, grâce au travail acharné, leur ferme produira des fruits, de l’huile et de la richesse. Dans le deuxième volume, Regardez nous danser, l’autrice nous décrit la génération d’Aïcha, la fille d’Amine et de Mathilde, dans les années 1970, où les jeunes gens sont plus libres et politisés. Aïcha part étudier la médecine en France. À son retour, sa famille mesure que l’émancipation est un long chemin. Aïcha épouse Mehdi, économiste. J’emporterai le feu nous amène dans les années 1980 jusqu’à 2000. Mia et Inès, les filles d’Aïcha et de Mehdi que tout semble opposer vont à leur tour partir en France faire leurs études et connaître l’exil, la solitude, la perte de repères, le froid, le racisme. Elles qui ont connu le confort, une famille aimante, un lycée pour les élites, la rupture est brutale et douloureuse. Leur père, Mehdi, a eu une belle situation au ministère de l’Industrie, a dirigé la Fédération de football. En 1976, il prend la direction d’une banque, le Crédit Commercial du Maroc. Cette banque était à l’abandon, il va en faire un fleuron de l’économie marocaine. Mais un jour, il connaîtra la déchéance, les accusations de corruption et même la prison. Aïcha vit dans l’angoisse de la mise à l’écart de Mehdi puis de son arrestation. Leur mère Aïcha est gynécologue à l’hôpital de Rabat. Elle est empathique et dévouée auprès des femmes qu’elle soigne, souvent très pauvres, parfois battues. « Aïcha entrait dans le lit des femmes et dans leurs pensées secrètes. Elle écoutait avec délectation celle qu’un amant rendait à moitié folle et s’inquiétait avec elle des rendez-vous cachés, des lettres glissées au fond d’un sac, du manque de l’autre qui dévore le corps et l’âme. Elle partageait leur chagrin, comprenait leur dégoût. » Aïcha est une mère aimante pour qui ses filles sont le sens de sa vie. Elle les élève dans la liberté vis-à-vis de la religion et du roi mais les met en garde de n’en rien laisser paraître à l’extérieur. Ce qui sème le trouble dans l’esprit des jeunes filles qui doivent construire leur identité. « Mia admire ses parents, […] leur ouverture d’esprit, leur culture et leur intelligence. […]. Mais elle était forcée de reconnaître que quelque chose ne fonctionnait pas. Derrière ces grands mots, ses parents étaient peureux, conformistes, coincés. Mia avait fini par comprendre qu’elle vivait entre deux mondes. Celui de la maison, où ses parents se montraient modernes, soucieux de la réussite de leurs filles et de leur émancipation. Et le monde du dehors, dangereux et incompréhensible.À la maison, on pouvait critiquer le voile, le fanatisme, s’emporter contre ces horribles barbus […], mais dehors il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. Ses parents étaient des hypocrites et Mia se sentait humiliée en constatant qu’ils n’étaient pas libres. » Une femme affiche pourtant sa liberté de penser : Selma, la sœur d’Amine qui s’habille comme elle veut, fume en public, a des amants, se moque du regard de la société de plus en plus rigide. Elle viendra en aide à Inès et à Mia à plusieurs reprises. Les événements du début de ce siècle viennent se frotter à l’intimité des personnages : chute du mur de Berlin, montée du fanatisme religieux, attentat du 11 septembre qui retentit jusqu’à Meknès où Mathilde enterre Amine, coupe du monde de football et victoire de la France grâce à Zinédine Zidane ce qui rend fier les musulmans. Dans ce roman, l’autrice s’interroge sur la difficulté d’appartenir à deux terres, sur l’illusion d’être de deux pays à la fois. Car le Maroc partage une culture commune avec l’Europe, que ce soit en Espagne, au Portugal, ou sur les bords de la Méditerranée. Mais cette utopie est de plus en plus difficile à défendre depuis les attentats et la fermeture de l’Europe. Ce roman est empreint de « la nostalgie de cette ubiquité impossible ». Selim, le frère d’Aïcha installé à New York demande à un coiffeur marocain s’il avait déjà songé à retourner chez lui. « Rentrer c’est la honte. Ceux qui rentrent ce sont des losers. Moins tu rentres et plus ils pensent que tu as réussi et ça les rend heureux. » « Mia avait l’intuition que pour s’assimiler il fallait se dissoudre, s’effacer, annuler le passé. Que le prix de l’intégration c’était aussi la perte d’une certaine intégrité. Elle était la Petite Sirène et si elle voulait des jambes, […] il fallait qu’elle en paie le prix. Mais elle ne se résolvait pas à devenir muette. » La force de ce roman, c’est l’épaisseur des personnages, leur incarnation. C’est aussi la capacité de l’autrice à faire sentir par une phrase, un dialogue, le poids des traditions, des mentalités, et les limites qui freinent le désir de liberté des femmes. Pour ne rien gâcher, l’écriture est en phase avec le récit. Quand Mehdi est en prison et craint d’être « dévoré » par ses co-détenus, le style devient haché, rapide. Son oppression, son angoisse sont palpables et communicatives. Et l’émotion gagne le lecteur malgré lui. Nadine Dutier |
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