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Daniel SOIL

L’année nonante


Stephen, le personnage qui se raconte avec une tonalité biographique tout au long du roman de Daniel Soil, L’année nonante, espère renouer avec la Signora, un amour de jeunesse abrégé, pense-t-il, parce que trop prématuré. « Pas même une année entière. Trois trimestres, pour utiliser l’unité de mesure si familière aux enseignants que nous étions ! » En 1981, le couple se forme à l’occasion d’une manifestation en faveur de Solidarność. Idéaliste, Stephen veut conjuguer épanouissement personnel et souci du Monde.

Écoutant ensemble Cosi fan tutte, Stephen surnomme la jeune femme Signora. Ils vivent des moments d’insouciance. « Elle m’apportait tellement ! Rire, faire la fête, allumer le feu, raviver les ressources. Accepter l’à-peu-près qui naît du naturel. […] Elle m’a amené à une certaine lucidité sur ma vie telle qu’elle s’était déroulée jusque-là. Une promesse d’union durable semble se dessiner « Avec cette femme-là, je pouvais évoluer. […] Jusqu’au jour de la rupture. Qui est survenue d’une manière cohérente avec ce que nous avions été : entiers dans nos sentiments, mais toujours sur nos gardes. J’ai changé d’école sans la prévenir. »

L’idée du rabibochage naît en partie, encore une fois, d’une situation historique. Stephen, narrateur cosmopolite métamorphosé en diplomate culturel depuis sa rupture, aime se fondre dans l’Histoire en cours. La Tchécoslovaquie vit "la Révolution de velours" qui porte à sa tête le dramaturge et poète Vaclav Havel. « Prague ! La ville où tout se passe en cette fin d’année 1989, depuis que le Mur est tombé à Berlin le 9 novembre. "Aller là-bas, y’a pas mieux !" me dit-on. » Stephen loge chez un couple, Petr et Anna Novak. Il s’amuse des vitrines où s’exposent trois choux, mais ses hôtes, moins désinvoltes, insistent sur l’âme tchécoslovaque et lui rappellent les personnalités de Leo Perutz, Max Brod, Gropius auquel est attaché le nom de Alma Mahler. Le nom de la femme du compositeur provoque en Stephen un déclic. « Il me ramène à la Signora qui lui a consacré une pièce de théâtre, un texte magnifique, vertical, quelques mots par ligne, forme qui lui a été inspirée par une nuit d’angoisse. Je suis toujours partagé quand un hasard me remet cette femme en mémoire. Bonheur de l’avoir connue, désolation de l’avoir perdue. » Un peu plus tard, Anna souhaite chanter un air de La Flûte enchantée. « L’air du sage Sarastro ? Petr et moi le reprenons à l’unisson. Décidément, ces jours-ci, Prague révèle les affinités ! »

Au petit matin du premier de l’An, Stephen retrouve ses amis levés tôt. Ils regardent la télévision car, « Ils le pressentaient, mais n’en reviennent pas : Vaclav Havel ! L’homme du souffle qui emporte tout. Le voilà, le poète, qui se livre aux yeux de son peuple. Il a troqué sa veste de tous les jours, aux poches fatiguées par des nuits de militance, pour un costume sombre, un costume de président. Mais le pantalon est un rien trop court. Il grommelle de sa voix éraillée par tant d’heures de sommeil, gavée de tabac. » Les amis de Stephen éberlués, se frottent les yeux, habitués depuis nombre d’années aux discours des fossoyeurs du "Printemps de Prague". Dans la clôture de son discours, Havel fait un rappel utile. « La liberté et la démocratie, cela signifie participation et responsabilité de tous. »

Le retour vers Bruxelles de Stephen se fait dans l’euphorie, avec en tête et en boucle, l’idée d’une paix mondiale permanente. « Aujourd’hui, alors que le Mur tombe, cette paix durable me paraît enfin crédible, accessible. La guerre froide s’achève. […] Même entre Palestiniens et Israéliens, des négociations se préparent en coulisses et les sociétés civiles se rapprochent pas à pas. […] que chacun s’occupe de ses affaires et les guerres cesseront ! » Ses affaires, à lui, touchent sa solitude dans la grisaille hivernal ; elle lui pèse. Son séjour auprès d’Anna et Petr distillait déjà l’amorce d’une résolution d’ordre plus privé. « Et j’ai vu dans leur connivence, dans l’image qu’ils donnaient de leur couple, un appel à trouver, à mon tour, une compagne pour vivre le tumulte. » Malgré quelques tentatives de rencontres féminines pour rompre cet isolement envahissant, l’ennui s’installe. « Non, décidément, seule la Signora pourrait me requinquer. […] Alors, que faire ? Pour que le souvenir de notre rupture – il y a huit ans – ne vienne couper court à toute nouvelle démarche ? Avant même qu’un rendez-vous soit – peut-être – obtenu ? Comment me préparer à une telle rencontre ? Être assez mature pour accepter sa réponse, quelle qu’elle soit : un accord ou un refus, sans exiger qu’elle justifie son choix ? »

Pour ne rien précipiter, Stephen s’embarque dans une autre démarche en Grèce. Son but retrouver, d’après une photographie, le rocher sur lequel Marguerite Yourcenar est assise en compagnie d’amies. Sorte de test pour conjurer le sort. Pendant leur idylle, la Signora s’était rembrunie, puis contrariée, à cause d’un cliché d’elle, en Grèce, assise droite comme Yourcenar, sur un roc. Une incompréhensible fâcherie selon Stephen. Le rocher de Yourcenar et « Sa découverte va me faire du bien, me sortir des petites médiocrités qui m’ont éloigné il y a huit ans. » L’entreprise une fois réussie présage alors de bons augures à son dessein.

Retour de Grèce : « J’ai écrit. Lapidaire, comme les mots que nous échangions il y a huit ans. » Pendant les retrouvailles fébriles, Stephen évoque son récent voyage en Grèce et de nouveaux amis dont la sagacité sur la situation dans les Balkans l’étonnait. Pourquoi ne pas les rencontrer.  « Après tout, n’avons-nous pas un intérêt commun pour l’Europe centrale et ses tumultes ? […] Ce sera un Grand Tour en tous sens, comme celui pratiqué par les artistes à l’époque romantique. Mais ouvert à tous, cette fois ! » La Signora, lucide, avertit : « Peut-être, mais ça chauffe, là-bas. As-tu suivi le récent congrès des communistes yougoslaves ? »

L’enthousiasme et le renouveau tant attendu par Stephen, d’une paix mondiale, s’étiolent. La Signora, reconquise, agrée au désir de Stephen dont l’état d’esprit le dispose aux efforts de cette nouvelle aventure amoureuse combinée à une passion d’un monde enfin réconcilié. Une opportunité sympathique et difficile, voire naïvement utopique, d’en être l’acteur. Parti dans l’allégresse amoureuse des retrouvailles et leurs attraits sensuels auxquels l’auteur évoque tous leurs charmes par une écriture imagée et poétique, le couple se heurte aux premiers soubresauts nationalistes, les barrages filtrants et autres tirs de snipers. Il évacuera précipitamment la région en montgolfière. Télescopage prévisible selon la Signora des aspirations privées et des réalités géopolitiques. « Tu me fais penser à Corto Maltese, marin solitaire revenu de toutes les militances auxquelles il a été mêlé. Stephen n’a-t-il pas toujours été un touriste en politique ? »

Volonté personnelle sous contrôle d’un côté, impuissance face aux déchaînements collectifs de l’autre. L’auteur, sobrement, décrit par la voix de Stephen la fragilité des rêves d’espoir suivis par leurs désillusions, surtout apprenant de Tchécoslovaquie "le Divorce de velours" entre Slovaques et Tchèques en même temps que celui d’Anna et Petr. Un constat : « Pour tous, l’année nonante se termine dans l’angoisse, alors qu’elle avait commencé dans l’espoir d’une paix éternelle. » Le narrateur fait amende honorable. « Pour la Signora et pour moi, nous le savons, les joies vont l’emporter sur les déconvenues. » Tout semblait possible mais l’Histoire est une amante imprévisible, colérique, prête à tous les excès. Une voix s’était élevée, à la fin du XVIIIe siècle, en un fameux ouvrage, Vers la paix perpétuelle. Nous aspirons à en apprécier les fruits.

Michel Martinelli 
(03/11/25)    



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Lectures








M.E.O.

(Septembre 2025)
132 pages - 15 €











Daniel Soil,
auteur belge, a publié
une dizaine de livres.

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