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Denis SOULA
Me tenir droite
« J’ôte l’épingle qui retient mon chignon et le glisse dans la serrure. Elle ne résiste pas. J’entre. L’obscurité est ma complice et les hommes ne changent pas les meubles de place. Je connais cet appartement par cœur, j’y ai vécu dix ans. » Une singulière façon d’entrer chez soi pour la narratrice. Chez elle ? Plus vraiment, cela était. « Je vais dire ces choses d’emblée, je suis la méchante de l’histoire, je suis la criminelle, je sors de taule. » Narratrice, mais pas la seule, elle raconte, se remémore, espère. Elle est la voix dominante du récit, n’a pas de nom, reste anonyme mais détaille sa vie parmi d’autres voix. Une voix intérieure recadre sa vie à tiroirs. Une sorte d’autobiographie souvent au passé, en décalage avec le présent qu’il va s’agir de synchroniser. La prégnance des lieux, un locus terribilis celui de l’enfermement lié à la prison en balance avec un lieu d’agrément, ou presque en comparaison, le bar et les souvenirs de l’appartement du père et du fils, lieu de liberté, locus amoenus. La taule, elle n’en fait pas mystère, ni la raison. « J’y étais enfermée car j’ai tué l’un de mes deux fils dans un accident de voiture. Je n’avais aucune excuse, j’étais ivre et roulais à toute vitesse pour rentrer chez nous après avoir vu mon amant. » La sortie de prison conditionnelle pour bonne conduite impose de rester dans les clous, délimiter un périmètre de sécurité étincelant et éviter la case retour à l’ombre. Pas facile. La condamnation a été double. « Rayée des cadres », personne ne vient lui rendre visite pendant cette période. Au début, passée l’aide des médocs, le dressage à la promiscuité prend le relais. « Là-bas je connaissais par cœur, je savais à quel moment la folle du premier allait péter un plomb et réclamer son avocat […] à quelle heure les Antillaises se mettaient à chanter leur vaudou… » Une sorte de réconfort aussi. « Car la taule m’a extrait de mes responsabilités. Personne ne m’a demandé des comptes, personne ne m’a balancé chaque jour, t’es vraiment un ordure. Comment t’as pu faire ça ? Quel monstre. T’oses encore respirer ? Toutes choses auxquelles j’ai échappé. » Sortir de prison après une longue période demande un effort, trouver un travail et se réhabituer au monde. Elle le fait en trouvant une besogne de serveuse dans un café. « Ce matin, tant d’accents perdus d’ouïe, qui surgissaient le long du bar. » Vivre le présent s’accommode d’emplettes. « Je suis dans le présent sans être présente. Je mime les gestes de la banalité tant qu’elle ne m’expose pas trop, qu’elle ne me demande rien d’autre qu’éplucher des légumes. Je ne suis pas plus présente au-dehors que je ne l’étais là-bas. Je ne suis pas. Je ne suis plus. » L’introspection honteuse s’acharne encore hors les murs de la prison. La cristallisation en amour prend du temps, chez elle, la culpabilité suit un cheminement semblable et la ronge. « Avant que je me réveille vraiment de la lourde nuit, c’est toujours l’accident qui rembobine son si j’avais su… » Une personnalité à la limite du border line durant une jeunesse asphyxiante à la ferme. L’atmosphère familiale se résume en soupes à la grimace. Timide et taiseuse à l’adolescence, sans liens amicaux, elle ne fait confiance à personne, ignore l’empathie et désire toujours être ailleurs. « Je crois que je n’avais pas beaucoup de morale. J’adorais chiper les mecs des copines. » Elle obtient un CAP de serrurier-métallier-ferronnier d’art, un outil d’émancipation, le graal de crocheteuse. « J’ai su que je pourrais entrer n’importe où pour m’approprier carnets de chèques et grosses coupures. » Elle développe sa technique, écoute et observe avant de passer à l’acte. Pareil savoir-faire prédispose quelque peu aux mauvaises rencontres sans satisfaire une soif de sensations d’abord euphorisante. Elle se lasse et rompt les ponts du passé quand elle rencontre « un fourreau de béatitude », l’homme qui éveille en elle le désir de virilité. Elle se laisse gagner par le soyeux, la chaleur des feux de cheminée, le double vitrage et la vie de famille. La lassitude encore et le hasard provoquent un flash-back fantasmé, retour du passé, bref, la personne à éviter mais qui charme toujours jusqu’à la chute. D’autres voix cernent le personnage. Celle du fils mi-orphelin. « Ma mère apparaît presque chaque jour de ma vie, parfois une microseconde, mais mes souvenirs d’elle ne sont plus très précis. » La patronne, habituée aux taulards « de vrais aspirateurs à conneries », prévient « T’as intérêt à te tenir à carreau, je n’ai pas que ça à faire. […] Je n’avais jamais eu de mère meurtrière dans mes cuisines. Pourquoi ai-je accepté ? J’avais besoin d’une commise de plus et pas trop les moyens de la payer. On va dire ça. Elle fait le job, ne se répand pas, ne s’est pas encore mise à la colle avec un tocard. Ça me change. » Plus brièvement le mari stoïque se noie dans le boulot. « Même si la saveur de réfléchir, d’échanger, d’entreprendre s’est évanouie, la boîte est une essoreuse à sentiments très utile. Le passé n’y existe que brièvement, il peut s’effacer. » Contrechamps modérateurs, ils ne réhabilitent pas, ne jugent pas. Ils vivent un présent rude aussi pour eux, mais avec un rythme différent d’elle. Elle fait partie de leur subconscient affectif et du vague espoir de rencontre pour les uns, de réussite pour les autres. En de relativement courts chapitres, l’auteur analyse avec sobriété et efficacité les comportements du personnage principal et de l’entourage, les états d’âmes surtout parsemés de coups de blues, sans plomber la lecture mais sans la laisser sereine non plus. Le récit, avec une intrigue qui s’organise marquée par un début, un milieu et une fin, progresse à grandes enjambées, nous captive, fait partager les émotions et les espoirs des uns et des autres. Claire, précise, vigoureuse, l’écriture communique un souffle d’espoir sans tomber dans le happy end. « On pense toujours que le pire va arriver et puis quelque chose d’inattendu se produit. » Cela demandera toujours beaucoup de temps parce que l’héroïne garde en mémoire une phrase de Françoise Sagan résumant son drame, « on ne sait jamais ce que le passé nous réserve. » Se tenir droite, une injonction à respecter pour elle, plus ou moins, un vivre ensemble pour être intégrée et ne pas éveiller les soupçons. Autre impératif pour l’héroïne, un changement de cap notable, une forme de rupture pour la femme meurtrie permettant d’affronter la tragédie, trouver une voie, sinon sa voie d’une certaine idée du bonheur, à tout le moins celle d’un certain bien-être. Ce n’est jamais donné ni gagné d’avance.
Michel Martinelli
(02/06/25)
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Lectures

Joëlle Losfeld
(Avril 2025)
144 pages - 18,50 €
Version numérique
12,99 €

Denis Soula,
né en 1966, réalisateur d’émissions de radio sur FIP et de documentaires pour France Télévision, France Inter ou France Culture, est l’auteur de plusieurs romans et de livres sur le sport.
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