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Né en 1805, dans le New Jersey, John Lloyd Stephens entame des études de droit et se destine à une carrière politique au sein du Parti Démocrate. Mais comme on le sait, le vent ne souffle pas toujours selon les souhaits des matelots. Devant une infection à la gorge rebelle aux traitements, les médecins demandent au juriste ambitieux de ménager sa gorge et de ne pas trop l’abîmer dans de longs débats politiques et de stériles plaidoiries. Ils lui conseillent de changer d’air et aussitôt dit, aussitôt fait. Il faut dire qu’à quelque chose malheur est bon d’autant plus que John Lloyd peut bénéficier de l’aide financière de ses parents. En 1834, à l’âge de 29 ans, il s’embarque donc pour le Vieux Continent qu’il arpente en long et en large. Il visite l’Europe orientale, la Russie et la Turquie ottomane tout en relatant ses impressions de voyage qui rencontrent un franc et immédiat succès. Puis, un jour qu’il est à Paris et qu’il feuillette les ouvrages des bouquinistes de la Seine, il tombe sur une description de Pétra, ce site sculpté par les Nabatéens dans le roc en Jordanie. Occupée par les Romains dès 60 avant notre ère, cette cité caravanière connaît un drôle de sort. Elle tombe en effet dans l’oubli au VIIe siècle pour être redécouverte en 1812, un millénaire plus tard. John Lloyd est le premier citoyen américain à s’y rendre et il s’engouffre dans le Sîq, le long passage sinueux qui mène devant le Trésor. Il s’émerveille devant la beauté des lieux qui peinent à se réveiller de leur long sommeil et médite surtout sur les mystères des civilisations défuntes puis ressuscitées, des civilisations retrouvées comme par miracle. Une fois de retour chez lui, John Lloyd n’a plus mal à la gorge, mais il a contracté le virus du voyage. Ne tenant plus en place, il veut se rendre en pays maya malgré les dangers qu’il encourt. Ces contrées de l’Amérique Latine où ont été signalées des ruines, comme le Honduras et le Guatemala, sont plongées dans la guerre civile. Il est donc hors de question pour lui, un Américain du Nord, de s’y promener en touriste comme il le faisait en Europe, en Égypte et au Moyen-Orient. Mais le hasard fait parfois bien les choses. À la mort du chargé d’affaires américain auprès de la Fédération de Centre-Amérique, Stephens se porte candidat au poste et l’obtient. Se doublant désormais d’un diplomate, l’« antiquaire » (comme on appelait à l’époque les précurseurs de la science archéologique) bénéficie désormais de la protection de son pays dans sa quête des ruines disparues de son continent. Et puis, la chance sourit aux audacieux. Stephens fait la connaissance du Britannique Frederick Catherwood, un dessinateur qui va illustrer son œuvre future et exécutera les plans, les relevés d’architecture, les dessins de sculptures et les vues pittoresques. Stephens passera plusieurs mois à découvrir Copán, Quirigua, Toniná, Palenque et pour finir Uxmal. Il révèlera au monde la civilisation maya et sera donc le premier à en attribuer la paternité aux ancêtres des populations locales. Je cite l’incipit de son récit : « Le jeudi 3 octobre 1839, nous embarquâmes à New York à bord du brick anglais Mary Ann, capitaine Hampton, à destination du golfe du Honduras. Le brick nous attendait dans la North River, son ancre à pic et ses voiles battant au vent. Quelques minutes plus tard, en compagnie d’une grande baleinière en partance pour le Pacifique, nous appareillâmes. Sept heures du matin n’avaient pas encore sonné : les rues et les quais étaient paisibles ; la Batterie, à l’extrémité sud de l’île de Manhattan, était déserte, et, alors que nous partions pour une longue traversée en mer d’une durée incertaine, jamais elle ne m’avait paru aussi belle. » Tout au long de l’expédition, John Lloyd note scrupuleusement tout ce qui lui arrive. Il décrit par exemple comment il est arrêté, emprisonné puis relâché car il refuse de se défaire de son passeport et de le remettre aux autorités locales et comment il frôle la mort à plusieurs reprises. Il se révèle surtout un grand anthropologue, un sociologue hors pair. Il décrit minutieusement le quotidien des tribus autochtones, les fêtes de village, les veillées mortuaires, les mariages, les femmes, le tabac, les combats de coqs, et bien sûr l’état du pays, la férocité des partis, et la situation politique dans ces contrées perpétuellement instables. En lisant ce volume, on ne peut s’empêcher, par moments, de penser à l’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, ou bien à la saga d’Indiana Jones dans les profondeurs de la jungle péruvienne en quête du Crâne de Cristal. On pense bien sûr aux romanciers Gabriel Garcia Marquez et Carlos Fuentes Macias qui, un siècle plus tard, aborderont à leur tour les situations ubuesques de leur continent et donneront vie à son réalisme magique. En se lançant dans cette aventure, Catherwood et Stephens doivent abattre les arbres qui entourent les stèles (les idoles) et les autels afin de les exposer aux rayons du soleil, mais voilà, les deux archéologues amateurs sont très mal outillés et les Indiens qu’ils emploient n’ont que des machettes. Quant au style de John Lloyd Stephens, Edgar A. Poe écrit dans une recension de 1838 : « C’est un voyageur avec lequel on aimerait repartir, libéré autant de la sentimentalité outragée de Chateaubriand que de l’enthousiasme sublime et trop français de Lamartine… M. Stephens écrit comme un homme de bon sens et de profonde sensibilité… » Aventures de voyage en pays maya est considéré par beaucoup comme un texte fondateur de l’archéologie des civilisations précolombiennes, de ces cités qui se sont développées en Amérique avant la découverte du continent par Christophe Colomb en 1492. Alors si on cherche par ces temps particulièrement moroses un dépaysement total, une belle échappée par le biais de la lecture, rendez-vous en toute sécurité en pays maya, en compagnie d’un extraordinaire conteur américain, d’un grand illustrateur britannique, et d’un « traduttore » français qui n’a rien d’un « traditore », – un « traducteur » qui ne serait en aucun cas un « traître » alors qu’il rend au centuple l’ambiance de ces histoires dignes de Mille et Une Nuits. Fawaz Hussain (02/04/25) |
Sommaire Lectures ![]() Ginkgo (Février 2025) 384 pages - 23 € Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Babo Avant-propos de Pascal Mongne
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