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Séverine TERRIER
La berceuse d’Antigone
Dans ce récit familial et personnel de Jeanne, l’héroïne et narratrice, on croise au hasard des séquences ses grands-parents maternels, sa mère et son père, Inès sa sœur aînée, Paul et Aymeric, ses frères, et son oncle Lucien (le frère de la mère) père d’une petite Léa. Ses premiers souvenirs datent de sa petite enfance auprès de sa mère gravement malade alitée pendant des mois et incapable de s’occuper de ses enfants. Le père ne peut pas. Il travaille beaucoup trop, il n’est là que le dimanche, il construit la France de l’après-guerre, alors les adultes se relayent pour aider. La mère ne parle pas, elle écoute de la musique. C’est la musique qui m’a sauvée a-t-elle longtemps raconté. Après des mois de mutisme la mère reparle. On se dit des mots, mais de parole point. Les mots flottent à la surface des jours. Le temps passe, un silence de plus en plus lourd s’installe, protégeant des secrets inavouables dans ses replis tandis qu’inexorable la mort n’en finit pas de rôder, enlevant la vie à Léa puis à Lucien, prenant les traits du cancer pour faucher Paul puis Inès. Aymeric est un excellent pianiste et Jeanne adulte chante dans des spectacles pour enfants. Bâtir une forteresse de mensonges pour se protéger et tout nier en bloc, ne suffit pas à étouffer les doutes et la violence intérieure, à calmer la douleur, à conjurer la fatalité. Ruser avec la folie non plus. Malgré les années, la puissance du chant, l’amour de son mari et ses enfants, l’existence de Jeanne a toujours un arrière-goût amer de poison, de gouffres cachés, de mine antipersonnel prête à exploser, de fantômes envahissant venant la hanter la nuit et de silence qui ressemble à un caveau. Elle est la fille de l’amour et du désastre mêlés, la fille qui se retourne contre le gène et regarde la lignée (…) Tout tremble en elle, fragile, en bordure de catastrophe. Puis elle s’effondre enfin. Consulte les spécialistes. Le psychiatre diagnostique une dépersonnalisation névrotique qui l’amène à ne plus percevoir son corps comme sujet mais comme objet. Alors, à la disparition d’Inès, le personnage d'Antigone, cette héroïne mythique qui depuis les profondeurs du tombeau familial des Labdacides où elle a été enfermée lui crie sa douleur, sa fureur et sa révolte depuis l’adolescence, convie Jeanne à un rendez-vous avec elle-même. Portée par Antigone, Jeanne ose aller au plus profond de son être pour lever les tabous familiaux. « Je veux juste parler d’elle, autour d’elle (…) Ce serait un monologue d’Antigone dans le tombeau familial des Labdacides. Un long chant (…) Elle vient d’être condamnée par son oncle Créon à être enfermée vivante (…) Le personnage d’Antigone serait seul, accompagné parfois de la voix du choeur. C’est ce moment-là qui hante Jeanne. Sainte Antigone, sainte patronne des enfants de l’inceste, priez pour nous (…) avec la sainte Antigone, protégée par sa grande sœur qui lui tient la main à l’autre bout du temps, elle peut dire l’indicible. Elle peut concevoir, accepter même, ce qui se tient banni au bord de la communauté humaine, à la lisière de la folie (…) L’écriture aurait tracé les cris avec le jus pressé des mots/ avec le vieux sang du gène et le souffle du temps. Elle aurait attendu, veillé sur la vie en attendant son heure/ Le moment venu elle ressortirait de l’ombre/ Et ce serait le miracle de la vérité tant espéré. » La peur cède. Il est l'heure de convoquer les personnages de la famille maudite, l'heure de raconter l'indicible. Guidée par la voix puissante et universelle d'Antigone, Jeanne au travers de l’écriture, la musique et le chant va se frayer sa voie vers sa liberté. Elle dit avec ses mots à elle pas ceux des autres, sa partition à elle car il faut bien être entendu un jour où l'autre. C’est progressivement que, dans La berceuse d’Antigone, centré tout d’abord sur son héroïne principale avant de nous faire peu à peu découvrir son environnement familial, Séverine Terrier nous permet de saisir et de comprendre les vrais liens qui unissent Jeanne et Antigone. Et ce faisant, elle déplace notre regard sur l’Antigone de Sophocle, cette adolescente victime de son destin qui se lève contre l’injustice faite à son frère par le roi Créon en lui refusant d’en inhumer le corps (figure mythique de l’insoumission et la révolte) vers l’histoire familiale d’Antigone marquée par la mort, les violences intrafamiliales et des relations incestueuses, qui n’est pas sans nous renvoyer à la famille de Jeanne. Ce déplacement de point de vue, qui ne gomme en rien le célèbre mythe mais vient par ces sujets mêmes l’actualiser, est une des audacieuses trouvailles qui donne au roman toute sa cohérence et sa richesse. La réalité se mêle au mythe et, dans ses allers-retours sensibles dans le monde parallèle d'Antigone, Jeanne peut alors trouver chez sa sœur de cœur la force de se battre seule dans l’obscurité où elles ont toutes deux été enfermées pour trouver sa vérité dans le chaos familial. Entre roman, journal intime et poésie, La berceuse d’Antigone est ainsi un récit au ton juste, sans complaisance mais plein de sensibilité et de rage qui évoque la quête des origines et ajoute sa pierre à l’édifice actuel de la dénonciation des violences intra-familiales, de l’inceste et du viol. « On n’a pas idée de ces choses-là à sept ans mais elle pressent le danger. Elle le reconnaît. Quand elle sera adulte, que les morceaux d’elle-même lui reviendront, elle comprendra pourquoi elle savait à cet âge. Elle se rappellera que cela avait eu lieu déjà avec le père quand elle était plus jeune encore. » « Bien sûr elle ne dit rien à sa mère ni à personne et son silence suspend ses souvenirs. Tout cela est gardé quelque part, sous les pages du temps. Les jours, les nuits, on avance, on vit sa vie de petite fille avec tout ce qu’il faut dedans pour ne pas se faire remarquer, amitiés, école, balades, cordes à sauter, patins à roulettes, famille... C’est réel et cela ne l’est pas. Une paroi de verre la sépare désormais de tout cela, comme si l’existence des autres se déroulait derrière une vitrine. Si l’alternance de l’histoire personnelle et familiale de Jeanne qui elle-même navigue d’une époque à l’autre de façon non chronologique et de la voix d’une Antigone moderne portée par un chœur dont le caractère antique est accentué par le choix d’une écriture italique qui en souligne le classicisme et fait écho à la tragédie de Sophocle, si l’utilisation très personnelle de la ponctuation par l’autrice et son recours à la versification et aux métaphores puissantes pour les passages poétiques dans le récit comme dans le chœur, rendent la lecture parfois moins évidente, cela rythme avantageusement ce récit polymorphe et en accentue l’énergie et l’impact. On peut aussi y voir un écho à la fragmentation et la confusion mentale de l’héroïne, au chaos familial auquel Jeanne et Antigone ont été pareillement confrontées, à la puissance de leurs cris dérangeants et à la violence de leur colère. Un premier roman hors du commun par sa forme, brûlant et bouleversant par son sujet et surprenant et intelligent par son travail d’actualisation du mythe sur lequel il s’appuie, dont le personnage d’Antigone contemporaine nous trouble, nous effraye, nous émeut, nous fascine et nous captive. La tragédie est portée de façon magistrale par une écriture travaillée et puissante avec un souffle qui embrase cette totale mise à découvert du personnage, de ses angoisses, sa douleur, son instinct de survie et son courage, de sa colère aussi avant qu’enfin le silence se brise la libérant de ses chaînes. Une lumineuse leçon de combativité et de mise en échec de la fatalité, du désespoir et de la folie. Un grand livre et une primo-romancière pleine de promesses.
Dominique Baillon-Lalande
(05/06/25)
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Lectures

M.E.O.
(Janvier 2025)
144 pages - 17 €

Séverine Terrier
La berceuse d'Antigone est son premier roman.
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