Retour à l'accueil du site





Ante TOMIĆ


Les enfants de sainte Marguerite


Le récit s'ouvre sur la traversée pour l’Italie sur un vieux chalutier par un nuit de tempête d’un groupe de clandestins parmi lesquels Selim, parti d’Alep en passant par la Grèce puis la Bosnie et la Serbie pour gagner Marseille, qui soudain se retrouva projeté sur le pont par une puissante vague puis entraîné par-dessus bord sans pouvoir résister. Par chance la côte n’est pas loin. C’est sur la plage sauvage et naturiste de la baie de la Tringlette sur une petite île Dalmate que le jeune réfugié syrien s’échoue un peu plus tard épuisé mais vivant. Au matin deux Américains en vacances le découvrent et alertent les secours locaux.

Sur l’île on s'apprête à célébrer la fête de Sainte Marguerite à laquelle la croyance populaire attribue le don d’aider les couples à avoir des enfants et à faciliter les accouchements. Ce jour-là, à la population locale en ébullition se joindra un flot continu de touristes curieux de la procession et de couples en mal d’enfant déversés par le ferry, une foule qu’il va falloir nourrir, distraire, loger parfois et dont chacun espère tirer le meilleur bénéfice.  

Le beau réfugié syrien sur lequel toutes les filles se retournent va vivre des moments de bonheur inattendus et rencontrer toute une galerie des personnages haut en couleur. Le premier autochtone qu’apercevra Semil est Krste Zaninovic, commandant de police de l’île qui vient le récupérer. Ce jour-là, ses deux coéquipiers étant partis à Split avec le hors-bord de service, c’est avec deux civils, Vinko l’ambulancier dont ils utilisent la barque et Emil, professeur de philosophie au lycée de l’île et directeur de la fanfare, que le commandant se rend à la Tringlette. C’est aussi là qu’est amarré Neven Roso (dit Cacao), un sexagénaire ayant fait fortune dans l’exportation du chocolat suisse venant de faire faillite et contraint de fuir sur son yacht, avec la belle Gabi de quarante ans de moins dont il est fou amoureux, pour dans une ultime magouille mettre les biens qui lui restent à l’abri avant que ses créanciers ne le retrouvent.

Le fonctionnaire de police, personnage important du village qui pour tenir son rang et élever dignement ses quatre filles est toujours en quête d’un complément de salaire, est aussi très impliqué dans la fête de Sainte Marguerite. En homme ingénieux il a aménagé les deux cellules désertées la plupart du temps en singulières chambres d’hôtes, joue du trombone dans la fanfare locale et prépare chaque année un stand de ćevapčići (kebabs) tenu par sa fille aînée.  On devine donc aisément la contrariété du policier en pleine effervescence qui se serait bien passé de l’arrivée de ce clandestin venu contrarier ses plans. La fanfare à laquelle ils participent tous de père en fils constituent visiblement avec le café de Bepo où ils se retrouvent pour jouer aux cartes et la fameuse fête de sainte Marguerite, le lien social qui unit cette petite société animée.   
Avant de conduire son prisonnier dans sa cellule de luxe, Krste fait un détour pour que Tereza, la doctoresse, examine la cheville blessée du rescapé qui chanceux s’en tire finalement avec une simple entorse. Si au centre médical Emil se fait étonnamment discret c’est que Tereza qui est de nature jalouse l’a après une de ses énièmes infidélités jeté dehors et ne peut résister depuis à l’agresser verbalement et à l’insulter dès qu’elle le croise. Le meilleur ami d’Emil est le père Célestin, un curé peu banal très présent dans ce récit. Leur amitié scellée par de permanentes joutes verbales et controverses philosophiques à laquelle ils se livrent avec un plaisir non dissimulé depuis toujours, semble inaltérable.
Outre le plaisancier Neven Roso et sa Gabi adorée dans leur yacht amarré au port qui se mêlent volontiers à la population locale, Mijo et Jozefina, un couple de chrétiens traditionalistes en mal d’enfant, sont venus là  pour faire leurs dévotions à sainte Marguerite (comme auparavant saint Antoine à Padoue,  sainte Agnès à Rome, sainte Brigitte en Irlande, sainte Catherine en Suède et sainte Colette à Gand), investissant tout leur espoir dans ce qu’ils considèrent comme leur dernière chance de procréation.

                           La galerie de portraits est ici savoureuse et tous les personnages quels soient leurs défauts ou faiblesses que l’auteur s’amuse avec une bienveillance taquine à tourner en dérision pour nous les rendre plus proches, sont sympathiques et attachants composant une belle palette de la richesse humaine. Même pour le couple Neven-Gabi si mal assorti, l’auteur parvient par un rebondissement délirant et un harpon à poison à transformer ce qui paraissait initialement une histoire d’argent en histoire d’amour.  Dans ce conte dont Semil est le beau prince et Silvija (fille aînée de Kyste) la princesse, l’amour traverse chacun de multiple façon, qu’il soit jeune ou vieux, femme ou homme, envisagé sous l’angle du coup de foudre, du premier amour, du besoin d’amour, de la jalousie, pour le coté sentimental et du désir, du sexe et du plaisir coté charnel ponctué par un âne paillard qui brait avec allégresse chaque fois qu'un accouplement se consomme sur l'île. L’hallucination de Dolores, la juge à la retraite atteinte de démence sénile qui se plaint à la police d’avoir vu son journaliste préféré perché sur le figuier de son jardin exhibant son engin, outre d’être une courte scène inattendue et drôle est aussi révélatrice du manque qui la ronge ou de ses regrets.       

Une fois passé le premier chapitre, loin de tout réalisme anxiogène c’est dans un véritable rêve éveillé qu’avec cette pause dans ce village fraternel Ante Tomić plonge celui qui après avoir perdu une partie de sa famille en Syrie cherche depuis quatre ans sans jamais y parvenir à rejoindre sa mère et ce qui reste de sa famille à Marseille. Selim, par la magie de l’auteur, n‘est alors plus une victime ayant plusieurs fois frôlé la mort que l’on plaint mais un passionné de cuisine et un jeune homme amoureux qui sans trahir ce qu’il est profondément s’intègre presque naturellement dans cette culture méditerranéenne si proche de la sienne. Par cette histoire rocambolesque c’est un message optimiste sur la beauté de la vie, le bonheur, le plaisir et le rapprochement des peuples qui nous est envoyé. Cette mer a été l’objet de guerres innombrables tout au long de l’histoire. La Grèce, Rome, l’Empire byzantin et l’Empire franc sont passés par ici. La domination était tantôt ottomane, tantôt vénitienne, tantôt française, tantôt autrichienne, tantôt yougoslave. Les peuples et leurs religions se sont férocement combattus en ces terres, mais bien plus souvent ils se sont mélangés, ont coopéré, échangé des chansons, des histoires et des recettes d’agneau à la broche, de fromage et de chèvre, de chou farci, de risotto à l’encre de seiche et de ćevapčići. Les hommes, quels que soient les efforts que font les religions et les politiques pour les désunir, sont tous semblables et quel que soit l’endroit d’où nous venons, nous rions souvent des mêmes choses, partageons les mêmes émotions et pleurons de la même façon. Les enfants de sainte Marguerite est une déclaration d’amour à la culture méditerranéenne, ses légendes, sa musique, ses chansons et sa cuisine bien sûr.  Les   ćevapčićis sont présents en méditerranée depuis des temps immémoriaux (…) Les Phéniciens savaient déjà les préparer (…) au berceau de notre civilisation, les membres de nos trois religions abrahamiques, juifs, chrétiens et musulmans, mangeaient tous des ćevapčićis, expliqua Emil à la tablée. Un apocryphe, ajouta le père Célestin, affirme que le fils de Dieu a mangé dix ćevapčićis aux oignons pendant la Cène, pour avoir le dernier mot. Cette atmosphère méditerranéenne, tout particulièrement la scène des joueurs de cartes dans le café de Bepo, n’est pas sans faire penser à la mythique partie de cartes dans « Marius » de Pagnol.

Si avec ses allusions à la guerre, le racisme anti arabe (par le biais de l’ex petit-copain de Siviya), l’homophobie, l‘intégrisme religieux, le débat sur la PMA, l’omniprésence des portables et  des réseaux, les inégalités sociales, le regard lubrique des hommes sur les femmes, Les enfants de sainte Marguerite nes’abstrait pas complètement de nos préoccupations présentes, ce récit n’en a pas moins un petit air suranné de province quasi intemporel qui a inspiré le bandeau de la couverture du roman représentant une noce d’une autre époque avec un marié en haut de forme et, pour surprendre avant même l’ouverture du livre, deux hommes coiffés d’une tête d’âne y précédent le cortège des mariés. L’intemporalité se trouve ici également renforcée par le choix d’Ante Tomić de titres longs de plusieurs lignes résumant l’action à venir de façon humoristique et énigmatique pour les vingt-huit chapitres comme l’avaient fait avant lui Voltaire dans Candide ou Rabelais dans Gargantua partageant à plusieurs siècles d’écart avec ce dernier un goût prononcé pour les excès et le rire.

Un conte rocambolesque et mouvementé, tonique, drolatique, cocasse, espiègle et jubilatoire, à la bienveillance et la bonne humeur communicatives. 

Dominique Baillon-Lalande 
(17/02/25)    



Retour
Sommaire
Lectures







Ante TOMIĆ, Les enfants de sainte Marguerite
Noir sur Blanc

(Août 2024)
176 pages - 20,50 €


Ante TOMIĆ, Les enfants de sainte Marguerite
Libretto

(Septembre 2025)
176 pages - 9,20 €


Traduit du Croate par
Marko Despot











Ante Tomić,
né en Yougoslavie en 1970, scénariste, journaliste et écrivain croate, a publié six romans et plusieurs recueils de nouvelles.