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Ayfer TUNÇ


La passagère des neiges


Dans ce recueil de six nouvelles dont la nouvelle titre n’a été placée qu’en quatrième position, la première nouvelle « L’incident Aziz Bey », la plus longue du recueil, nous rapporte la vie d'un musicien épris du "tambûr", instrument traditionnel proche du luth, dont jouait autrefois son grand-père pour braver non sans provocation l’interdit de ce père autoritaire qui ne veut plus jamais voir et entendre parler de cet instrument qu’il rend responsable de sa jeunesse précaire. Aziz Bey qui ne supporte pas les heures interminables passées dans un bureau minable et ne se remet pas du départ de celle qui fut son premier amour obligée de suivre sa famille au Liban se précipite chaque soir dans les bars et les cabarets d'Istanbul pour noyer ses désillusions. Là, il se sent chez lui. Quand excédé son père, malgré les pleurs de sa femme, mettra à la porte du domicile familial ce fils trentenaire irresponsable, fainéant et fêtard, celui-ci plein de colère et de haine pour ce patriarche violent et brisé par cette séparation brutale imposée par lui d’avec sa mère décidera de faire le grand saut en s’embarquant pour Beyrouth rejoindre l’amour de sa vie qui dans des lettres d’amour enflammées le presse de la rejoindre. S’en suivra un exil de plusieurs mois qui, bien différent de ce qu’il en attendait, le plongera dans la douleur d’être rejeté sans explication par celle qu’il aimait mais aussi de transformer son mal du pays et son chagrin d’amour en un tour de chant accompagné des accents de son tambûr dans le bar d’un Turc-Arménien lui-même exilé qui s’est lié d’amitié avec lui, l’admire et le soutient. Le public est au rendez-vous. Mais le manque est trop grand et le désir de retrouver sa ville d’Istanbul et sa mère trop fort pour qu’il s’incruste dans ce pays qui ne lui est rien. Sur place le fils prodigue trouvera porte close et inapte à tout autre travail et poussé par la nécessité il reprendra son tambûr passant successivement des bars aux cabarets et de la misère au succès avant que la vieillesse et la mode ne le renvoient finalement de la célébrité à la galère et l’anonymat. Le personnage d'Aziz Bey nous est aussi restitué à travers le regard de ses proches comme Zeki et quelques autres admirateurs inconditionnels devenus amis proches et de sa fidèle épouse, discrète, soumise et aimante qu’il semble à peine voir tant il s’est une fois pour toutes enfermé dans le souvenir douloureux de celle qui l’a trahi, qui tous aplanissent son chemin sans même que cet époux et musicien égocentrique, orgueilleux et obstiné s’en aperçoive. L’explosion de la porte vitrée du bar de Zeki quand celui-ci met son ami dehors violemment, scène qui vient clore ce récit d’une vie que le musicien considère comme un échec, fait écho de façon parfaitement symétrique à la virulente dispute entre lui et son père lors de laquelle la vitre de la porte d’entrée de la maison familiale s’est brisée, scène présentée comme le déclenchement de tout ce qui adviendra ensuite. « C'est ce soir-là que commença la partie la plus cruciale de l'histoire, qui trouva son point d'orgue dans l'incident de la taverne de Zeki. »   

La deuxième nouvelle s’attache à un boutiquier rongé par l’ennui et la frustration, insatisfait de la vie médiocre qui est la sienne. S’étant persuadé que ses voisins et amis se moquaient par derrière de sa vie sage, routinière et sans surprise et frustré de n’avoir rien à leur raconter mais surtout humilié et blessé dans sa virilité, il décide de s'inventer un personnage de séducteur à destination non de ceux qui le méprisent et qu’il a cessé de voir mais de la seule personne qui l’estime, l’aime et sur laquelle il a prise, sa femme. Usant de mises en scène sophistiquées, de rendez-vous mystérieux, d’absences et de retards inexpliqués, de clichés de femmes, de fausses conversations téléphoniques abrégées avec précipitation, de clientes fictives aux propos ambigus, de fausses gênes à des questions banales, d’usage de parfum ou de trace de rouge à lèvres et autres subterfuges, il s’amuse à provoquer sa jalousie. Et plus elle souffre plus il se délecte de ce qui s’avère pour lui une preuve d’amour. L’araignée tisse sa toile de mensonges autour de sa proie et la regarde se débattre avec ses doutes et sa peine non avec haine, cruauté ou sadisme mais ébloui soudain par son attachement à elle et son pouvoir à lui. Quand et comment ce jeu pervers s’arrêtera-t-il ?

Dans « Le froid de l’hiver », l'autrice prend résolument le contre-pied des deux nouvelles précédentes avec un jeune homme qui, pour se démarquer d’un père colérique, cruel et despotique qui a fait fuir sa mère et l’a lui terrorisé, a décidé de porter à sa femme un amour absolu de chaque instant. Quand il l’a trouvée, il a tenu parole. Dès qu’il rentrait du travail il cajolait son épouse, la complimentait, allait se promener avec elle, la couvrait de cadeaux. Elle était aux anges. À la mort de son père il a même décidé d’arrêter de travailler pour vivre de ses rentes afin de passer tout son temps auprès d’elle. Tout d’abord ravie, la jeune femme finit par déchanter. Elle étouffait. Quand elle tentait de faire comprendre à son époux qu’elle avait besoin d’intimité et d’un peu de solitude, il n’y comprenait rien mais inquiet de son insatisfaction redoublait de gentillesse. Quand la femme au bord de la crise de nerf se mettait en colère, suppliait, menaçait, son mari n’y voyait qu’un caprice passager de sa femme adorée. Mais une prison même dorée reste une prison et entre ce geôlier qui a plus du propriétaire que du prince amoureux et sa prisonnière plus rebelle que princesse, le lecteur pressent qu’une lutte à mort est engagée.

La nouvelle titre nous raconte la vie d’Esber, un modeste aiguilleur de chemins de fer qui vit captif et isolé du monde des mois entiers dans la neige avec pour seuls compagnons les loups qui attirés par ses trois poules qu’il élève dans sa cabane viennent chaque nuit gratter à sa porte. La découverte sur la blancheur immaculée de la neige du corps d’une passagère inanimée vêtue d’un manteau bleu vraisemblablement tombée du train qu’il va délicatement porter jusqu’à chez lui et soigner avec beaucoup d’égards va bousculer la routine de vie de ce taiseux solitaire qui, fasciné par la beauté et la grâce de la jeune femme, ne vit plus désormais que pour l’admirer en douce et la gâter de fruits, de sucreries, de cigarettes, de parfum et de tout ce dont elle peut avoir besoin pour apercevoir un sourire sur son visage. Le temps de se remettre de sa chute et la nécessité qui est la sienne de rester cachée là un certain temps pour échapper à ses poursuivants mandatés pour la tuer, leur offrent l’occasion d’une cohabitation temporaire agréable et tranquille propice à délier les langues et à créer une certaine complicité. Mais Fidan finit par voir dans les yeux d’Esber le désir et l’amour qui se sont peu à peu insinués chez son hôte bienveillant. La terreur qui commence à l’étreindre quand elle l’interroge sur le village proche ou évoque à demi-mots son départ le pousse depuis peu à exercer sur elle une surveillance discrète mais constante. Malgré toute la reconnaissance qu’elle a pour son sauveur il est temps pour elle de fermer cette parenthèse agréable et de s’enfuir avant que le piège de son amour à lui ne se referme sur elle…

« Le cœur de Mikail s’est arrêté » se distingue des autres nouvelles du recueil par le fait qu’elle met en scène non un couple mais un trio amoureux composé de deux hommes et une femme. Sémiramis est une femme légère et indépendante, reconnue et respectée dans le monde de la nuit, qui travaille dans un music-hall. Si elle n’est plus toute jeune au présent du roman elle n’en a pas moins conservé sa beauté et son attrait. Mikail, un modeste vendeur de vaisselle d’un certain âge, marié et sans histoires, qui a bénéficié un temps de ses grâces en est tombé éperdument amoureux. Une fois que ruiné par Sémiramis, il dut vendre sa boutique, elle l’a quitté pour un autre, plus jeune, un vagabond au passé triste, tendre, dépressif et paumé que par amour elle entretient et héberge chez elle. Lui s’est attaché à cette femme qui lui offre la sécurité, le confort et une tendresse qu’il n’a jamais connue et reste avec elle à la fois par paresse et par affection. C’est entre ces deux hommes à la dérive, Mikail et le narrateur, que cette histoire va se construire à travers une suite de filatures nocturnes durant lesquelles, entre rivalité, vexations et menaces, une étrange relation va se tisser.  

La sixième nouvelle vient clore le livre de façon originale avec trois personnages en quête d’auteur, "un notaire", "un jeune homme" et "moi-même", qui présentent quelques points communs avec des personnages habitant les nouvelles précédentes. En suspens dans la tête de l’autrice et bloqués dans les limbes de son écriture, ils attendent ensemble et séparément mais non sans impatience que sa plume leur donne vie et leur trace un destin.

                          L’amour, l’idéalisation de l’amour, le manque d’amour, la quête d’amour, le désamour, le piège de l’amour, la destruction par l’amour tout cela est au programme de ce recueil.  Vouloir être aimé est-il le fardeau des hommes ? À travers les désarrois amoureux de ces personnages se redessine le portrait bouleversant d’hommes qui s’accrochent à une virilité en ruine et se révèle la détresse profonde des hommes qui, dans une société patriarcale en crise, n’ont plus d’identité en dehors du regard des autres. En contrepoint, Ayfer Tunç ose un panel de femmes de toutes classes et tous âges incarnant tradition ou modernité pour illustrer la difficile évolution de la condition féminine. Et au final tous et toutes s’avèrent fragiles, plus ballottés par l’existence et plus dominés par la société que dominateurs. Un sentiment de solitude et un certain vide existentiel chez bon nombre des personnages constituent également un thème commun de ces anti-héros masculins. Hommes égocentriques, orgueilleux et possessifs ou humiliés et invisibilisés, chacun illustre à sa façon une forme d’échec social et affectif qui les conduit à se figer dans une posture de victime et à se construire un rôle de fiction où l’enfance, la violence du père envers la mère ou l’absence de celle-ci, la traîtrise des femmes, leur vénalité ou leur mutisme et leur médiocrité justifieraient leurs frustrations et leur violence symbolique, affirmée ou insidieuse. En parallèle leurs femmes se dessinent avec toute la palette de l’écrivaine entre l’effacement et la soumission ancestrale et des sursauts d’indépendance ou de rébellion. Tout pour offrir à l’autrice l’occasion d’y glisser presque logiquement la mort, reçue, donnée ou choisie, d’un des protagonistes en clôture de chaque récit. Enfin, la neige et le froid, évoqués sur la belle couverture, sont aussi un lien qui unit ces différentes nouvelles

Entre analyse psychologique et sociologique, c’est un tableau au vitriol mais non sans ironie ou tendresse de la société patriarcale turque du vingtième siècle, rurale ou urbaine avec ses traditions et ses contradictions, inégalement confrontée à la modernité mais dans tous les cas de figures inévitablement déstabilisée par une mutation sociétale qu’à travers l’histoire de chacun, Ayfer Tunç nous offre.   

À travers ces six nouvelles qui déclinent la relation amoureuse sous différents points de vue pour  évoquer notamment son pouvoir destructeur  ou son impossibilité de l’amour, Ayfer Tunç a fait écho en moi avec Guy de Maupassant, par le classicisme de son écriture d’une élégance dépouillée (ce qui n’empêche nullement un goût pour le comique grotesque notamment dans « Le cœur de Mikail s’est arrêté » et « À cause des histoires de femmes »), ses talents de conteuse, la tension qu’elle infuse dans ses nouvelles, sa façon de traiter l’infidélité non comme un vice mais comme un reflet des failles intérieures de ses personnages et sa cruauté jubilatoire.
Si la construction de ce recueil est parfaite tant toutes ces nouvelles se répondent et s’articulent entre elles, trois cependant me paraissent en être la colonne vertébrale. La première « L’incident Aziz Bey » qui avec ses cent vingt pages pourrait être publiée comme un court roman autonome est la seule à dérouler l’entièreté de la vie de son protagoniste musicien à travers son parcours affectif et professionnel avec un aller-retour d’Istanbul à Beyrouth qui installe parfaitement le lecteur dans l’ambiance du recueil et le prépare aux courtes nouvelles suivantes à la focale plus réduite. Ensuite, « La passagère des neiges » que l’éditeur a judicieusement retenue pour le titre du recueil et utilisée pour illustrer la couverture mystérieuse à souhait. Entre nouvelle et conte c’est la plus universelle et intemporelle de ces histoires. Dans cette nouvelle poétique et très visuelle le manteau bleu de la passagère qui se détache sur la neige annonce tout de suite le côté irréel de ce récit qui se déroule dans une cabane perdue au bout du monde dans un paysage glacé dont les loups sont rois avec une jeune princesse arrivée là comme par magie sauvée par un aiguilleur rustre fasciné par sa beauté. Quelle que soit la cohérence des problématiques qui y sont traitées (amour, rêve de possession, violence larvée) ce texte constitue comme une pause dans le recueil. La nouvelle « Rouge souffrance » enfin, prenant une certaine distance avec le décor et les thèmes du recueil pour se centrer sur l’écriture elle-même vient temporiser non sans élégance et avec un sourire l’évocation de la misère sociale et surtout affective de l’ensemble de l’ouvrage.        

C’est avec autant de bienveillance que de lucidité que, pour notre plus grand plaisir, dans « La passagère des neiges » Ayfer Tunç observe et dépeint la société fracturée de son époque et de son pays pour l’incarner avec justesse, au plus près de l’humain, à travers des existences et des séquences de vie et dans des personnages complexes pétris de rêves, d’exigences et de contradictions qui parfois, au détour d’une situation ou d’une introspection, pourraient bien quelle que soit la distance géographique trouver écho au présent dans notre propre société où la place des femmes, la problématique de la domination, de la solitude, du vide existentiel et du sentiment amoureux restent des sujets toujours en questionnement.

Dominique Baillon-Lalande 
(04/10/25)    



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Lectures







Ayfer TUNÇ, La passagère des neiges
Zulma

(Avril 2025)
240 pages - 22,50 €

Version numérique
12,99 €



Traduit du turc par
Sylvain Cavaillès









Ayfer Tunç,
romancière, nouvelliste, essayiste et scénariste,
est aujourd’hui traduite dans plus d’une dizaine
de langues à travers
le monde.