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Brian TURNER
Ma vie est un pays étranger
Ce livre fait suite à un petit opuscule poétique « Here, Bullet » (2005, non traduit) écrit au retour d’un an passé en Irak comme chef d’équipe d’une section d’infanterie. Une dizaine d’années plus tard, Ma vie est un pays étranger (sorti en 2014 aux Etats-Unis et tout juste traduit en France) tranche sur les écrits de guerre publiés par des écrivains-journalistes reporters tentant de nous approcher de la réalité des belligérants mais plus encore des populations qu’ils ont suivies sur le long terme lors des divers et nombreux conflits qui ont bouleversé l’occident depuis le XXe siècle. Et, si l’auteur se limite, par le biais de sa lignée familiale, aux guerres auxquelles les soldats américains ont participé depuis l’indépendance, ce n’est pas strictement un livre de vétéran. Ce n’est pas non plus un essai géopolitique, historique ou stratégique sur l’histoire et la politique extérieure des États-Unis ou sur son rapport à la guerre. L’écrivain n’est pas seulement le sergent Turner issu d’une longue lignée de combattants et lui-même engagé en Bosnie puis en Irak c’est aussi un poète qui nous livre un récit à hauteur d’homme sur la guerre de façon universelle et intemporelle avec les fantômes qu’elle loge dans les âmes et les rapports forts, ambivalents et confus que génération après génération les combattants entretiennent avec elle. L'homme dans la guerre, voilà le vrai sujet de Ma vie est un pays étranger. Le récit s’ouvre quelques années après son retour d’Irak avec une vision : tel un drone, il survole la Bosnie et le Vietnam, l’Irak et la Corée et ses expériences personnelles se confondent avec celles de son père et de son grand-père, s’entremêlent avec ses jeux d’enfant et la vie de ses amis tombés au combat. Il évoque les différences de culture, la violence politique et les barrières linguistiques et le fait qu'il introduise dans ses récits ses souvenirs d'enfant, des charges de Custer ou de l'assaut d'Iwo-Jima, oblige le lecteur à considérer à la fois l'histoire familiale et sa propre histoire. L'écrivain se sert de toutes les guerres. Il convoque les fantômes de la bataille d’Azincourt, les récupérateurs de dents de la guerre de Sécession et pour celui qui a grandi avec l'idée que combattre était comme un héritage familial, qui a vécu dans un pays où les meurtres sont aussi évidents que les œufs cassés au petit déjeuner, qu’importe les spécificités ayant marqué chacune des guerres. Qu’importe aussi sa mission à travers le désert Irakien, les bombes, les affrontements, ses compagnons, la violence, l’incompréhension, la honte ou l’angoisse, car le drone traquant sa cible met une distance froide entre le narrateur et les événements. Comme si tous les conflits se déroulaient simultanément sous ses yeux pour évoquer un territoire de guerre et de violence universel, l’écrivain brasse les récits rapportés et ses propres souvenirs pour en faire jaillir un tableau générique de la vie militaire, de la détermination et de la peur des militaires, de celle des civils, de la beauté et des tragédies, des traumatismes ou des joies du retour qui prendront alors vie sous ses mots. Des tanks hors d’usage prennent la rouille aux abords de la ville, tels des squelettes dans un terrain vague. Ils m’évoquent ces images de soldats allemands, français, anglais abandonnés sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Leurs mâchoires déboîtées. Des touffes de cheveux encore accrochées à la courbure d’un crâne à l’image des oyats sur les dunes en bord de mer. Le vent qui s’y engouffre, comme dans une flûte. Empreint de compassion et porté par un profond besoin de vérité, Ma vie est un pays étranger raconte les exercices, les missions, les tirs, la peur et le courage. À travers des chapitres plus ou moins courts, narratifs, descriptifs ou relevant du journal intime, Brian Turner décrit des scènes de combat rapides, crues et chirurgicales venant croiser le quotidien d'un soldat d’aujourd'hui entre frustrations, camaraderie, épuisement, solitude, peur et violence et, sans voyeurisme, pitié ou jugement. Brian Turner tissant un lien fort entre sa vie et la folie meurtrière de la guerre raconte « sa » guerre. Se raccrocher, donner du sens, admettre, accepter. La vision distanciée du drone change la perspective, lui peut dès lors en accepter la mémoire et la poésie s’en saisir. « Les coups de fusil, le feu des canons, les pluies d’obus, le monde dans sa grande patience les absorbe tous. Par le sable, par le vent, par l’érosion. Par le labeur des ruines. La vigne vierge accroche ses vrilles et tire l’histoire vers les profondeurs de la terre. Les soldats continuent de marcher pourtant, de génération en génération, malgré la boue, la pluie et le soleil cuisant. Ils appliquent les règles qu’ils ont apprises, ils verrouillent et chargent leurs armes, ils ont la nausée et certains sentent leur cœur se serrer au moment de se mettre en route, ou, pire encore, ils ne sentent rien, l’ennui peut-être, la routine, ils vont au contact, en mode silence-radio, communiquent par gestes, un simple mouvement de la tête, un éclair de compréhension dans le regard (…) Le sable, le vent et le poids implacable de ce qu’ils ont fait finissent par les changer en pierre. Sans jamais défendre une cause qu’il ferait sienne, sans interroger la guerre elle-même ou la responsabilité de son pays, il restitue à travers sa poésie la vanité, la lâcheté et la peur du soldat dès qu’il porte une arme tandis qu’en Irak, trouvant refuge dans les pensées du stoïcien Marc Aurèle, il s'écarte de cette trajectoire prédestinée pour prendre du recul et « contempler la vanité de toutes choses ». La guerre elle-même est à la télé. Diffusée sur des écrans silencieux dans tous les aéroports à travers le pays, avec un bandeau « niveau d’alerte orange » qui défile de droite à gauche sous des panaches de fumée, des soldats qui déambulent parmi les vestiges d’une explosion, désignent des choses invisibles et hors champ, tandis que des officiers s’adressent à l’Amérique sans savoir que le volume de leur voix a été abaissé à un niveau sonore plus faible que le bruit ambiant. De la mosaïque que constituent ces moments disparates mal assemblés émerge l'image d'un homme (et un poète) qui, revenu parmi les siens, s'interroge sur le sens de son engagement et le prix à payer pour les survivants. « Comment peut-on laisser une guerre, n’importe quelle guerre, derrière soi, et reprendre le cours de sa vie ? » En reconnectant la vie et la poésie à l’horreur et la mort, il trouve pour dire la guerre les mots qui manquent, ceux capables de renouer le fil du sens à celui du silence. Un récit choc sur les guerres et leur inhumanité, terrible, beau et troublant.
Dominique Baillon-Lalande
(19/06/25)
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Sommaire
Lectures

Phébus
(Janvier 2025)
224 pages - 21 €
Version numérique
14,99 €
Traduit de l'anglais
(États-Unis) par
Nathalie Peronny

Brian Turner
a servi pendant sept ans dans l’armée américaine. Il est l’auteur de cinq recueils de poèmes. Ma vie est un pays étranger, son seul récit, est son premier livre publié en France.
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