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Léna VATHY

La vie ossécaille
Un an à Taipei



Lasse de son quotidien professionnel et de ses relations amoureuses décevantes une jeune femme décide de quitter la France, Paris, sa famille et son travail pour « se réinventer et rencontrer l’Autre », espérant trouver ailleurs le dépaysement, l’exotisme et le temps favorable à l’écriture auxquels elle aspire. La jeune fonctionnaire française dûment diplômée profite donc d’une campagne de recrutement du Ministère des affaires étrangères se disant que le bilinguisme qu’elle doit à ses origines franco-espagnoles pourrait être un bonus pour une affectation sur un poste de coopérante en Amérique du Sud. C’est sans compter avec le hasard ou la malignité du Quai d’Orsay qui va proposer à celle qui ne lit ni ne parle chinois un poste d’assistante auprès de la ministre de la recherche et des universités de Taïwan à Taipei. Décontenancée, après quelques hésitations, la jeune femme, rassurée par la promesse de la possibilité d’une formation accélérée en chinois dès son arrivée et de l’usage généralisé de l’anglais diplomatique de ceux qui la reçoivent, se laisse tenter par cette mission excitante.

Son premier contact avec la langue est le nom chinois qu'on lui attribue sur place dès son arrivée, formalité indispensable pour résider à Taïwan. « Il faut un nom en trois caractères mandarins traditionnels, pas deux comme ces rustres de Chinois du continent qui, pire encore, utilisent des idéogrammes simplifiés. Il faut que cela sonne un peu comme mon nom occidental, pour aider mes interlocuteurs taïwanais à faire le lien phonétiquement (…) Il faut enfin que cela veuille dire quelque chose. Les couches de sens de chaque caractère doivent se combiner et s’équilibrer, comme dans un tableau. Ici plus qu’ailleurs, les noms communs enfilent les beaux habits des noms propres. L’assistante me demande ce que signifie mon prénom, son étymologie, son histoire. Pour le traduire, elle choisit un pictogramme qui évoque la beauté et la royauté : le jade. Elle lui joint en deuxième caractère le calme, la sérénité. Je lui avoue que c’est une vertu que je ne possède pas. Elle me répond que c’est bien là l’intérêt de la placer dans mon nom : me conduire à la cultiver. Enfin, pour le troisième caractère, qui sera placé en premier, elle choisit la saison où je suis née.Au milieu de l'hiver Taipéien, la commission d’accueil a donc unanimement décidé de m’appeler Été, Xia en mandarin. » L'assistante après avoir recopié son nom d’emprunt sur tous les papiers administratifs la concernant commence alors un « apprentissage des coutumes locales au fil des sinogrammes ». 

Précipitée dans le « grand inconnu » d’un pays dont elle ne possède ni la langue, ni les codes sociaux, ni les coutumes, mais aussi au flou entretenu par ses interlocuteurs sur la place, la nature et le but de cette mission qui lui est confiée, la courageuse jeune femme quelque peu livrée à elle-même mais excitée par l’aventure et pariant sur sa curiosité naturelle et la force de sa détermination, ne panique pas. Ses premières rencontres avec ce monde nouveau « cerné par la mer et par la Chine, dans ce territoire des confins, en sursis » la passionnent et, au risque de s’y désagréger, Xia se lance corps et âme dans la découverte de l’île et les arcanes du métier de diplomate.

À tout cela viennent s'ajouter des échanges tout aussi énigmatiques faits de confidences, de déclaration ou de jeu de séduction masqué, avec un poète chilien rencontré brièvement à Taipei, peu de temps après son arrivée à elle et son retour dans son pays pour lui.  



                        Ce premier roman bref et elliptique présenté de façon très aérée en huit séquences d’une vingtaine de pages (l’Été, la Maison, la Langue, le Feu, la Femme, l’Eau, Moi-soi-je, le Destin) chacune étant symbolisée par un idéogramme aborde derrière son tableau de Taipei le vécu d’une expatriée confrontée à un vrai choc culturel face à un pays où l’héroïne et narratrice doit tout réapprendre. « La vie sans mode d’emploi » en somme pour un personnage (double probable de l’autrice) qui se sent « sourde, muette et invisible » sans jamais perdre son sens de l’humour : « À Taïwan, tout est facile – sauf les poubelles », ironise-t-elle ainsi quand elle évoque l’enlèvement des ordures à Taipei qui requiert de la ponctualité et la science infuse du tri. 

Éprouvant les effets d’une perte jusque-là impensée, celle du langage, il faudra que Xia s’oublie pour mener sa propre quête, quitte à se désagréger pour pouvoir ensuite se recomposer. « D’un seul coup ça m’a percutée : je ne pouvais plus rien lire ; aucune enseigne, aucune affiche. Elle est là la nouveauté : plus rien à décoder d’un regard, plus rien à comprendre par les mots. J’ai glissé dans un monde sans mots. » Comment appréhender ce qui l’environne si elle ne peut plus lire, parler et ne comprend plus les mots qui lui parviennent aux oreilles et flottent autour d’elle ? Doit-elle écouter son intuition, ses ressentis pour trouver le sens caché de ce qui s’offre à elle ? « Comprend-on vraiment mieux ce que l’on sait nommer ? » Face à cet inconnu qui comme un gouffre s’ouvre sous ses pieds, lors d’un moment de silence fort en émotion, elle écrira pourtant avec poésie : « Vivre sans les mots, ça ouvre un rapport poétique au monde, d'une pureté sans égale ». Comment la jeune fille habituée depuis l’enfance à jongler avec les langues et à y trouver refuge et liberté appréhendera-t-elle avec le temps cette contrainte de réinventer sa manière d’être au monde ?

Derrière ce questionnement sur le langage, presque simultanément en apparaît un autre, celui de l’identité : « C’est curieux de passer la majeure partie de sa vie dans une autre langue. C’est comme porter les habits de quelqu’un d’autre. Mon père ça lui a permis de travailler, se faire des amis, fonder une famille même. Mais combien de temps est-ce qu’on peut rester soi-même quand on porte les habits d’un autre ? Quand commence-t-on à oublier qui on est en dessous ? » Dans cet environnement étranger où la complexité même de la langue et la méconnaissance des codes sociaux qui y sont en usage la coupent de toute expression et de toute communication directe avec les autres, Xia, on le sent, ne parvient que difficilement à s’inscrire dans sa nouvelle réalité. Le trouble vient jusqu’à s’immiscer dans son esprit lors de l’inauguration d’une exposition sur Joan Miró, non pour les nombreuses allées et venues du célèbre peintre et sculpteur catalan qui dès les années vingt avait choisi de partager sa vie entre Barcelone et Paris en y ajoutant à partir de 1947 de longues périodes passées à New-York et ce jusqu’à sa mort en 1983, mais pour cette habitude des Taïwanais lors de leurs grands hommages nationaux de juxtaposer sans aucune distinction un nombre très limité (pour des raisons sans doute d’ordre matériel) d’œuvres originales au milieu de nombreuses copies, sans frustration apparente. Là où la copie vaut l’original, l’apparence vaudrait-elle autant que la réalité ? se demande alors celle qui en vient à remettre en question jusqu’à son identité.

Dans cette société où l’ensemble de ses repères et de ses valeurs semble chamboulé, ce n’est malheureusement pas son quotidien professionnel auprès de la ministre pour les affaires étrangères qui lui apportera ne serait-ce qu’un peu de stabilité, de réconfort ou ne serait-ce que l’apparence d’un ancrage dans la réalité. Ainsi quand on lui demande pour la rencontre du ministre français de la recherche avec son homologue taïwanais de rédiger des éléments de langage pour chacun des interlocuteurs, elle se rend compte avec un peu d’amertume que cette rencontre formelle n’est qu’un simulacre « où ils vont chacun se donner la réplique comme des marionnettes sur la base d'éléments hors-sol rédigés par une débutante ». Il lui faudra un certain temps pour comprendre que l'essence même de la diplomatie consiste à « se proposer un horizon grandiose, atteindre péniblement le milieu du gué, comme c'était prévisible, le raconter avec assez de panache pour laisser croire qu'on a réussi. » Un constat sévère assez démobilisant qui vide complètement de sens son travail et sa mission.

Le ressenti de la jeune femme face à l'irréalité et à l’étrangeté de ces quelques mois passés à Taipei est parfaitement rendu par la plume inventive de l’autrice dans ce livre au titre surprenant qui fait référence à une écriture chinoise assez mystérieuse datant du XVe au Xe siècle avant J.-C. découverte à la fin du XIXe siècle et utilisée pour des formules divinatoires gravées sur des os d’animaux ou des écailles de tortues. La construction de ce premier roman avec son découpage en huit séquences avec ses sinogrammes, l’alternance de passages à la première personne du singulier pour décrypter avec délicatesse les émotions et à la troisième pour décrire souvent avec humour les situations, les conversations privées de Xia par texto, des échappées poétiques, quelques anecdotes cocasses, apportent à ce récit de la vivacité et de la distance et mettent en valeur de façon sensible et ludique à la fois la fragilité et l’instabilité de la narratrice et l’ambivalence de sa singulière expérience d’expatriation dans cette ville « très étendue, striée d’avenues et de gratte-ciel. Des autoroutes suspendues. Des stations de métro neuves et déjà datées. On se croirait dans le futur tel qu’on l’imaginait dans le passé ».

Ce premier roman probablement autobiographique du moins partiellement, notamment dans la description critique certes traitée avec humour mais non sans sévérité du fonctionnement des hauts fonctionnaires français en fonction à l’étranger qui dégage une impression d’expérience personnelle (l’autrice appartenant elle-même à ce corps d’État), n’est pas sans m’avoir ponctuellement renvoyée à Stupeur et tremblements où Amélie Nothomb évoquait pareillement les sensations de dépaysement et d'impossible intégration qu’elle avait éprouvées lors de son séjour au Japon et le sentiment d’inutilité voire de mépris qu’elle avait ressenti dans son vécu professionnel sur place.

La vie ossécaille, avec sa construction et son écriture sophistiquées, nous embarque avec sensibilité et irrévérence dans un récit de voyage aussi nourri que poétique à Taïwan dans lequel s’immiscent une réflexion intime et approfondie sur le déracinement, le sentiment d’impuissance et d’isolement face à une culture et une société où faute d’en connaître les codes il est illusoire de s’intégrer, la puissance du langage et, quand tous ses repères se dérobent, la quête de sens et la remise en cause de sa propre identité.

Un premier roman qui se lit d’une traite et nous surprend par sa maîtrise, son originalité, son humour, la profondeur de ses observations et l’universalité des problématiques que l’autrice y introduit. Dépaysement assuré.

Dominique Baillon-Lalande 
(13/08/25)    



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Noir sur Blanc

Notabilia
192 pages - 20 €

Version numérique
14,99 €










Léna Vathy,
née en 1981, a étudié les langues, les lettres et les sciences politiques. Haute fonctionnaire en France et à l’étranger, elle poursuit en parallèle une activité littéraire, en tant que traductrice et autrice de fiction. La vie ossécaille
est son premier roman.
(Source éditeur)