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Rosario VILLAJOS


L’éducation physique


Catalina, presque un mètre quatre-vingts et seize ans, tend le pouce aux rares voitures qui passent, ressasse une combinaison superstitieuse capable d’arrêter opportunément un véhicule à condition de correspondre aux plaques d’immatriculation tout en s’infligeant de petites blessures corporelles, une offrande pour nourrir la créature monstrueuse qui réside, selon elle, dans son corps. En fait, elle s’adonne à cet exercice pour conjurer son état d’esprit perturbé, sidéré, par un évènement dont elle se sent coupable.  « Elle ne sait pas encore très bien ce qui s’est passé, ni jusqu’où c’est allé, ou même si c’est réellement arrivé. Tout a été très rapide et elle ne se permet pas de creuser le sujet. Elle préfère plutôt chercher des réponses dans la peau de ses doigts ou dans les poils de ses sourcils. »

Aucune voiture ne passe plus depuis déjà un bon moment et Catalina s’angoisse. Un tic-tac résonne dans sa tête. Chez ses parents, le couvre-feu à dix-heures correspond au dîner. Impensable d’y déroger sans, ensuite, s’exposer aux gémonies familiales. En même temps que cet intransigeant compte à rebours parental, que penseront-ils de ce qui vient d’arriver il y a moins d’une heure, à six heures et quart, précipitant son départ, et « la peur d’être traitée de pute. »  Aussi, tout aurait été plus simple si elle n’avait pas raté le départ du bus à cause d’un chien. Elle aurait tu l’affaire et serait rentrée à l’heure. La fascination de la mort l’a absorbée. Elle triture avec un bâton la bête gisant les entrailles à l’air, entourée d’un essaim de mouches. En voyant l’animal, « Elle s‘est souvenue des trois filles d’Alcàsser qu’on avait vues sans arrêt à la télé ces derniers mois. C’est avec cette histoire que Catalina a fini par apprendre que la mort, c’est la fin atroce de tout chose, c’est disparaître, cesser de fonctionner, cesser d’exister. » Sans bus, l’auto-stop pour Catalina revient à jouer à la roulette. « Elle se souhaite bonne chance, comme si pouvoir faire bien rentrer à la maison relevait du hasard. » 

Catalina vit difficilement les rapports familiaux dans lesquels les liens sont distendus. Beaucoup d’interdits et de normes contradictoires, des explications souvent évasives visant à consolider l’interdit. Un père distant, gêné, rendu mal à l’aise en présence de sa fille. Il ne s’adresse jamais directement à elle, fait transiter ses remarques par l’intermédiaire de sa mère. Catalina ressent une frustration. Pourtant il se préoccupe d’elle incessamment, à sa manière, mais ses sentiments restent inaudibles pour Catalina parce que incompréhensibles. Sa mère ne compense pas ce déficit. Leurs rapports dessinent des liens tout aussi ambigus. Fruit du patriarcat, la maman a intériorisé le décret d’infériorité de la femme et toute une panoplie de recettes éducatives culpabilisantes. Elle n’aide guère l’éveil de sa fille, sape même sa confiance. Toutefois, elles entretiennent quelques rapports de complicité lorsqu’elles peuvent berner la gent masculine, surtout le père, par le biais d’une sororité inconsciente. Le mensonge et sa pratique procurent à Catalina un espace à elle mais très restreint et toujours fébrile. Le chemin d’une libération ne peut passer, pense-t-elle, que par la négation de son physique. Catalina abomine ce corps de jeune femme dégingandé devenu douloureux et se métamorphosant sans arrêt. En manque de repères, elle cherche souvent à paraître, avec ses petits seins, sous les allures d’un garçon tout en détestant par ailleurs être catégorisée lesbienne, réarmant paradoxalement ainsi sa féminité. Son frère bénéficie d’avantages et de préséances que la mère justifie comme allant de soi ; la piste ne serait-elle pas à explorer ? La perception de son corps et son image façonnent son psychisme de façon déroutante, lui font éprouver des frayeurs, l’embarrassent et l’incitent à s’en détacher. Catalina, souvent déconcertée et déconcertante en public, endure.

L’apprentissage de la vie évolue pour Catalina au fil des rencontres plus ou moins amicales. Elle fait l’expérience d’un groupe de jeunes garçons, cherche auprès d’eux une piste d’insertion. Ils la négligent. Quand l’un d’entre eux y voit un intérêt, Catalina devient un faire-valoir dégradant. L’amitié de Silvia, une camarade de classe, apporte un souffle d’espoir. Justement, Silvia bénéficie d’une écoute compréhensive de la part de son entourage dont Catalina, au sein de sa famille, souffre du manque. Ce besoin affectif se reporte sur la famille de Silvia devenue un modèle obsédant qui l’engage dans la recherche d’invitations incessantes, presque de l’adoption. Le père semble attentif aussi bien à sa fille qu’à Catalina. Elle se sent prise au sérieux quand il s’intéresse à ses lectures, ses études et profite de la moindre absence de sa fille pour s’enquérir de sa vie sentimentale. Catalina se croit presque adoptée, aime cette ambiance coconneuse et malgré un ensemble de circonstances embarrassantes et confuses, guidée par la chaleur des relations, prend plaisir à bricoler avec le chef de famille. « Puis il s’est approché et elle s’est laissé embrasser. Jusqu’à ce que ce baiser finisse par devenir confus puis sinistre. Lorsqu’elle a réussi à se dégager, il s’est excusé à la vue de ses yeux humides. "Excuse-moi…" a dit l’homme, mais tout de suite après il a prononcé des mots qui ont abîmé tout ce qu’elle avait pu trouver beau jusque-là. "Excuse-moi…", mais Catalina ne veut ni ne peut pardonner ; tout ce qu’elle veut c’est oublier. Oublier le baiser, oublier ses plaisanteries, oublier ce qu’elle avait pris pour de l’affection en échange de l’attachement et l’admiration qu’elle avait pour lui. Quelle idiote, se dit-elle, juste parce qu’il me parlait comme à un être humain. Apparemment son affection a été interprétée autrement. "Excuse-moi…– avant d’ajouter : – mais tout ça c’est ta faute. » Et la suite, plus misérable encore, la faute de Catalina ?

Rosario Villajos, l’autrice, profite habilement de la période entre le départ précipité et le couvre-feu familial, pour tisser une narration mentale et dramatique défilant chez Catalina ; aussi d’user d’un retour sur des événements passés pour justifier sa situation d’auto-stoppeuse et le flux de pensées. L’occasion de restituer et dénoncer toute la construction sociale du corps féminin par une éducation empreinte de domination masculine déshumanisante qui considère la femme comme un corps sans esprit, objet de divertissement et de railleries. Rosario Villajos, de manière convaincante, expose et fait vivre au lecteur les affres de la condition féminine. Au travers du personnage de Catalina, ceux d’une adolescente aux prises avec l’éveil de son corps, son appropriation et la défense de son intimité, les humiliations et sa vulnérabilité ; vraisemblablement une part de vécu de l’autrice ou d’autres, valant témoignage. Rosario Villajos restitue l’exaspération d’une conscience en plein développement en même temps qu’un corps devenant objet de désir et l’effroi qu’il ne lui appartiendrait pas totalement. L’autrice s’en prend avec une énergie incisive contre une autorité et une pratique masculine discriminatoire toujours malheureusement contemporaine. En même temps, elle fait preuve de solidarité et de boussole envers celles qui se sentent perdues et, pour les nuls frappés par la grâce qui liraient L’éducation physique, œuvre de pédagogie.

Une angoisse viscérale palpable entraîne L’éducation physique dans une tension montante. Le parcours menant au havre familial, jalonné d’embûches, maintient le suspense même si nous pressentons le dénouement ; en quelque sorte le versant formel du livre. Le fond, en creux la noirceur d’une certaine masculinité et le pouvoir social sur les corps, prend le dessus et c’est l’essentiel du projet pour ce livre coup de poing. Certes, depuis #MeToo, des mentalités progressent mais encore trop peu au regard du chemin à parcourir, parsemé de structures sociales symboliques efficaces réactivant sans cesse la prédominance masculine, même pour les mieux attentionnés, et aussi sa violence. Grâce à une écriture spontanée et sensible mais élégante, Rosario Villajos expose, via la littérature et sans théoriser, un mal profond. L’éducation physique, un livre à faire découvrir à toutes et tous mais en priorité aux hommes !

Michel Martinelli 
(29/12/25)    



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Rosario VILLAJOS, L’éducation physique
Métailié

(Septembre 2025)
208 pages - 21 €


Traduit de l’espagnol par
Nathalie Serny









Rosario Villajos,
née à Cordoue en 1978,
vit à Madrid. L’Éducation physique est son premier roman traduit en français.