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selon Chardin Le panier de fraises des bois, un petit tableau de 38 x 46 cm peint par Jean Siméon Chardin (1699-1779) est mis en vente aux enchères le 23 mars 2022 par la maison Artcurial. Cette nature morte, datée de 1761, faisait partie de la collection du grainetier et collectionneur François Marcille (1790-1856) dont un des fils, Eudoxe hérite. La toile reste dans la famille jusqu’au moment où les descendants d’Eudoxe décident de s’en séparer. L’enchère atteignit un prix d’acquisition de plus de vingt-quatre millions d’euros proposé par un marchand d’art new-yorkais. « La nouvelle fit grand bruit et suscita l'émoi de toutes les instances culturelles du pays, de l'État et même du grand public, dépités d'être ainsi spoliés d'un tel chef-d'œuvre. » L’État français réagit et attribue au tableau le statut de « trésor national », ce qui suspend la vente pour une période de trente mois et laisse le temps de trouver la somme pour permettre au Musée du Louvre d’en faire l’acquisition. Une opération, Tous mécènes, est un succès – faisant dire au journal satirique Charlie Hebdo : « Il est temps que le peuple aille aux fraises » – et permet au Musée d’en faire l’acquisition le 29 février 2024. Mis en valeur par Pierre Rosenberg, ce tableau exposé maintes fois depuis 1979 dans le monde entier fait partie d’une collection privée et la plupart des amateurs des œuvres de Chardin pensaient que le tableau appartenait à un musée. « Le Panier de fraises des bois devra attendre trois cent quarante-cinq années pour rejoindre le Louvre, tout près du lieu où il avait été conçu. » Alain Vircondelet, l’auteur de Vibre, exquise nature ! selon Chardin, raconte l’histoire de ce tableau en contextualisant les conditions de sa création et la personnalité de l’artiste. L’analyse du parcours débouche sur quelques clefs qui en font, pour l’auteur et bien d’autres avec lui, un chef-d’œuvre. Jean Siméon Chardin travaille dans un atelier au Louvre. Pour rejoindre ses appartements tout proches dans les Galeries du Louvre, il n’hésite pas à faire un détour et longe les quais de la Seine. Il se procure ainsi un moment de détente et de paix bien modeste en « comparaison avec des manières effrontées et arrogantes d’une noblesse sûre d’elle et de ses privilèges. » Il profite d’une situation acquise grâce à un talent reconnu et dont il est fier, sans ostentation. Ce n’était pas gagné d’avance. « Dès son apprentissage auprès de Coypel, Cazes et Van Loo, alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années, il avait compris que les grands tableaux historiques et les ensembles décoratifs de ses maîtres n’étaient pas pour lui. »Ses affinités le portent vers les natures mortes, un genre demandant de la virtuosité mais jugé subalterne à l’époque. Toutefois, « lui, au contraire, percevait dans la nature morte la poésie qui circulait, à l’insu de tous, dans le plus profond silence du chêne ou du cuivre, ou, plus encore, dans les chairs privées de vie. » Il opte pour des couleurs qui correspondent à sa personnalité. « Un nuancier assez restreint, somme toute, aux couleurs taupe, brun étouffé, aux verts profonds comme ceux des Italiens, aux rouges éteints, tout ce qui pouvait apporter à sa toile des climats feutrés permettant de tempérer les bruits extérieurs. » Ne se sentant pas de son temps, mais ne pouvant indéfiniment vendre des natures mortes, il se tourne vers des scènes de genre. « Ce qui l’animait surtout, c’était le désir de peindre, de trouver des motifs, de réinventer des scènes de la vie courante, de préférence domestiques, d’en saisir la pulpe et le secret. » L’époque est pourtant aux sujets religieux, aux portraits officiels et à la peinture historique. Alors, il peste contre les œuvres flattant le goût facile avec des œuvres galantes qui se créent un public. Il ne se sent définitivement pas à sa place, bien qu’admis en 1728 à l’Académie grâce à la puissance charnelle de La Raie et Le buffet dans ce siècle qu’il juge frivole. Il suit résolument sa voie avec humilité, jouit d’une bonne réputation, tout en étant considéré « un bon faiseur, pas tout à fait un maître ». Les scènes de genre l’ont exercé à peindre des détails qui le ramènent à son penchant pour les natures mortes. « Elles ne l’étaient pas en vérité, mais plutôt saisies dans un hors temps, une nouvelle dimension. » Un esprit différent l’anime « C’était plutôt une histoire du temps qui passe, silencieux et immobile, qu’il souhaitait traduire. » Il produit, entre 1760 et 1750, une série de chefs-d’œuvre avec « cette manière de peindre, attentive au mystère des choses, dans une réverbération spirituelle, presque étrangère à son époque », perfectionnant sa prédilection pour les compositions pyramidales de fruits déjà présentes dans ses œuvres de jeunesse. « La composition, selon lui, gagnait en dramaturgie picturale lorsque les fruits paraissaient s’échapper de la table, rompant ainsi avec l’horizontalité fatale qu’imposait le genre même. » Et pourtant, il peint en 1760 Cafetière, aulx et verre d’eau. Nulle pyramide n’y est représentée avec une composition épurée. « Le fond, radiographié bien plus tard, révélera une pyramide de fraises sauvages, remords du peintre, qu’il trouva inappropriée sur le fond de couleur vert-brun et qu’il remplaça par une cafetière de terre vernissée. » Cette hésitation déclencha en lui un sursaut et probablement la tenace nécessité de réussir ce qui lui avait ainsi échappé. Vibre, exquise nature selon Chardin, conte aussi l’acharnement d’un peintre qui poursuit son projet et tire de lui-même une leçon de cet échec dû à la flamboyance des fruits. « Lucide sur sa renommée, surtout due aux collectionneurs étrangers, il n’ignorait rien des obstacles et des freins mis en travers de sa route : trop d’intimisme, trop de silence, trop de nudité aussi, qui ne rimait pas avec l’époque. » Cafetière, aulx et verre d’eau reposait sur du « presque rien », lui rappelle Vermeer et les miracles que ce dernier réalisait en révélant l’intime des choses intérieures et le provoque à l’égaler. « Ainsi naquit Le Panier de fraises des bois : d’un effet raté et d’une déception. » Remords, effacement d’un dessin ; vive douleur qui pique au vif durablement et en même temps aiguillonne une méticuleuse attention aux objets de sa pensée qu’il traduit dans une figuration magique. Alain Vircondelet se livre à une analyse du tableau. Puisque « chaque auteur de cette collection raconte la véritable saga d’un tableau », nous laissons aux lecteurs découvrir par eux-mêmes quelle résonnance sublime, aux teintes métaphysiques, l’œuvre provoque en lui. Une sorte de prodige embarque l’auteur au-delà d’une simple représentation picturale. Il n’a pas été le seul à vibrer. En fin d’ouvrage, Alain Vircondelet nous livre des Regards croisés d’auteurs apportant une reconnaissance convergente du talent de Chardin et son œuvre, chacun avec la singularité de sa vision. Les frères Goncourt « ont étudié avec précision ses natures mortes, chefs-d’œuvre de "vérité" et "d’harmonie". » Question d’harmonie, Marcel Proust, se hisse aisément au diapason de la sensibilité du peintre par ses effets littéraires. Alain Vircondelet nous en propose le charme d’une longue phrase extraite d’À l’ombre des jeunes en fleurs de La recherche du temps perdu, que nous ne citons pas, elle prendrait trop de place ! Laissons le dernier mot, entre autres, à Charles Nicolas Cochin, biographe du peintre en 1780, Essai sur la vie de de M. Chardin : « Rien n'y paraissait amené exprès ni pour grouper ni pour produire de l'effet ; et cependant toutes ces conditions étaient remplies avec un art d'autant plus admirable qu'il était plus caché. Indépendamment du vrai et de la force du coloris, cette simplicité si naturelle charmait tout le monde. » Il confirme le choix du titre choisi par Alain Vircondelet, Vibre, exquise nature ! selon Chardin. En même temps qu’une quête, l’auteur fusionne avec l’esprit de son modèle, fait ressortir un caractère grincheux mais bonhomme à la fois, sachant se remettre en question, et nous fait redécouvrir d’évidents horizons de sa peinture, au-delà de la technique, bons à souligner. Michel Martinelli (08/01/25) |
Sommaire Lectures ![]() Ateliers Henry Dougier (Janvier 2025) 136 pages - 14,90 € ![]() Alain Vircondelet, docteur en histoire de l’art, est romancier et biographe de nombreux artistes. Bio-bibliographie sur Wikipédia Retrouver sur notre site d'autres volumes de la collection "Le roman d'un chef-d'œuvre" Corinne Samama Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon Sophie Doudet À l’ombre de la peste et de la guerre selon Georges de La Tour |
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