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Robin WATINE
Je rouille
Au centre du roman se trouve Noé, un lycéen qui a grandi dans une petite station balnéaire du sud de la France qui sert de décor à cette histoire. Comme à toutes les vacances l’adolescent sait qu’il lui faudra partager son temps entre une aide ponctuelle dans le restaurant tenu sur place depuis de nombreuses années par ses parents et ses escapades avec sa bande d’amis (Théo, Rémi et Lionel) avec au menu : « alcool, joints, jeux vidéo, bagarre et drague ». Mais ces vacances ont cette année pour lui un autre centre d’intérêt : revoir Léna, cette jeune parisienne du 16e arrondissement de Paris, charismatique et belle à se damner, dont les parents possèdent dans les hauteurs une superbe villa avec parc, piscine et vue sur mer qui à la fin de l’été dernier l’a repéré et avec laquelle il a pu échanger ses premiers baisers. Si le garçon qui depuis suit la demoiselle sur les réseaux a bien compris qu’il n’était pour elle qu’un flirt de vacances, il n’en est pas moins amoureux et espère vivement trouver l’occasion de pousser cet été l’expérience jusqu’au bout. C’est avec elle qu’il veut « faire l’amour » pour la première fois et il se donne tout l’été pour y parvenir. Un dur challenge quand on est un adolescent timide et inexpérimenté qui doute de lui-même. Plus Léna la jeune fille expérimentée, irrésistible, audacieuse, cultivée et entourée de sa cour d’amies rayonne, plus Noé se perd lui dans ses incertitudes. Que peut-elle bien lui trouver ? Comment expliquer la jalousie qu’elle aime à provoquer en jouant devant lui avec d’autres ? Qu’est-il pour elle ? Cette relation clandestine avec un « autochtone » n’est-il qu’une façon de pimenter ses vacances loin de son « fiancé » officiel, une manière de transgresser les injonctions de son milieu familial, ou l’expression d’un trouble et d’une attirance réciproque ? Noé, bien que conscient du gouffre social et culturel qui sépare ses copains et lui de Léna et ses amies, cependant s’obstine et parvient à dépasser ses doutes sur la réalité potentielle de l’affection que lui porte Léna. Sourd aux appels de son père quand il a un problème au restaurant et fuyant les paris idiots de sa bande, il multiplie les rendez-vous clandestins pour jouir le plus intensément possible de ces heures et ces émotions qu’il lui reste à vivre avec elle avant que l'été ne se termine et que chacun retourne à l’existence pour laquelle il a été programmé, en pleine lumière pour elle et condamnée à la « rouille » pour lui. « Je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne » La bande d’amis qui l’entoure depuis toujours a aussi pour lui son importance. « Au fond de nous, y a la même certitude d’appartenir au meilleur groupe et le sentiment qu’en dehors, on n’est rien ». À voir de loin, dans cette parenthèse temporelle et géographique des vacances, les riches touristes côtoyer les « autochtones » et la jeunesse locale, le brassage social semblerait presque possible. Mais Lionel, répétant sans cesse « C’est nous contre eux », ne s’y trompe pas. Noé, l’adolescent obnubilé par la quête de son identité et son désir, cherche lui à concilier ses rêves d’amour et la réalité sans trahir ses amis d’enfance. La veille du départ de Léna, Noé se laissera ainsi entraîner par Théo, Rémi et leur chef Lionel, fils de taulard, forte tête et dealer local, à cambrioler les chambres des filles dans la grande villa. Butin de l’opération : deux iPod, des enceintes, un appareil photo et une Rolex. On ne saura pas si Noé, tout d’abord terrorisé mais incapable de s’opposer à Lionel puis plein de remords ensuite, a été traversé à cette occasion au moins un instant par un sentiment de vengeance contre le père de Léna qui considère avec condescendance le patron de son restaurant préféré et son fils comme des « prolos » ou contre celle qui le chamboule tant mais dont il sait qu’il n’est qu’un « amour de vacances ». Vu de l'extérieur, Noé est un garçon de dix-sept ans qui semble bien intégré dans son environnement local, familial et amical, mais son corps change et avec le bac qui se profile l’heure des choix approche. L’adolescent caméléon, réservé et peu confiant en lui qu’il était jusque-là, ressent soudain le besoin de comprendre qui il est vraiment pour pouvoir s’affirmer. C’est à ce moment de transition qu’il s’offre ici à nous. Si Noé se construit alors dans cette constante confrontation aux attentes et au regard de l’autre, il en est maintenant conscient et, une fois seul, se livre en complément sans masque à une plongée intérieure dans ses sentiments, ses peurs, ses attentes et ses déceptions. « En fait, pour aimer tranquillement une fille, y a une double stratégie, de faire croire aux potes que si on a l’air de l’aimer, c’est pas pour de vrai, mais pour continuer d’en profiter. Ça nous permet de nous comporter comme on veut avec elle devant eux, sans passer pour des canards. On leur dit qu’elle suce bien pour pas dire que c’est les sentiments qui nous poussent à passer autant de temps avec elle et moins avec eux. » Tout montre que Noé n’est pas dupe de ces jeux de rôles et que cela ne lui suffit plus. Il attend autre chose de cet été. Ainsi, même s’il admire son ami Lionel pour son franc-parler, son aisance et son courage et que longtemps se tenir dans son ombre le rassurait, on sent qu’il souhaiterait maintenant s’affranchir de la relation toxique qui les lie. Et Léna, de façon parfois lumineuse ou douloureuse, va lui fournir l’occasion de s’émanciper. À travers elle c’est à la fois le sentiment amoureux dans toute sa complexité, la découverte de son corps et du corps féminin, la force de son désir et celui de sa partenaire, l’acte sexuel, qu’elle lui offrira comme rite de passage mais, aussi, la façon dont elle le poussera à s’émanciper de la domination de Lionel, de l’enfermement amical qui est le sien et même de l’avenir tout tracé au restaurant avec son père. Osera-t-il partir pour se construire son propre avenir, semble-t-elle lui dire avant de retourner à Paris. De façon moins directe et en lien ou non avec Léna, la jalousie, les rapports de fratrie, le divorce de ses parents, le choix individuel et la responsabilité, l’amitié, la virilité (« C’est comme "tu me manques" quand on s’est pas vus depuis longtemps, se prendre dans les bras et se dire qu’on est contents de se voir comme les filles elles font entre elles, comme "pardon", comme "je t’aime", tout ça entre nous ça se dit pas »), la culpabilité, le déterminisme social, la soumission, la lutte de classe, la peur de l’inconnu, ou le courage s’immiscent parfois en périphérie dans ses réflexions. Ce premier roman de Robin Watine est une biographie romancée à la première personne du singulier qui relève du roman d’initiation où la découverte de l’amour n’a rien de romantique, de mièvre ou de convenu. Les doutes, interrogations et émois de cet adolescent intimidé et en plein tourment du désir amoureux qui voudrait sauter le fossé qui le sépare encore de l’âge adulte nous sont ici restitués dans un langage direct et sans fard quant à l’apprentissage sexuel. Plus surprenant encore même si le titre peut nous mettre sur la piste, Je rouille baigne cette expérience personnelle dans un contexte éminemment sociologique que ce soit par le biais du déterminisme culturel, du mythe de la virilité ou du fossé qui sépare les autochtones vivant sur place dans la modeste station balnéaire dans le rôle des valets et les bourgeois parisiens qui se sont fait construire de somptueuses villas qu’ils occupent deux mois par an dans le rôle des maîtres qui les font vivre. Le mépris des uns n’a d’égal que la lucidité des autres non sans parfois, surtout pour les plus jeunes confrontés à l’assoupissement des lieux durant les autres mois, des relents d’envie ou des désirs de revanches. Dès lors ce qui aurait pu n’être que la romance à lire sur la plage en quelques heures prend de l’épaisseur et se change en récit sensible et très contemporain des doutes, des rêves et des bouleversements physiques et psychiques des adolescents lors de leur premier amour de vacances mais aussi en réflexion sur la domination des uns (hommes ou riches) contre les autres (femmes ou petits commerçants) mise en scène dans une comédie sociale cruelle et sans concession. C’est, loin de toute nostalgie, de l’exultation des corps, de la vie en mouvement, de la beauté de la nature confrontée à la dureté de notre société, d’émotions plurielles et de notre ambivalence que Robin Watine a ici, dans une langue fluide qui épouse le flux de conscience de son narrateur, nourri son livre qui dès lors s’adresse non seulement aux adolescents mais à tous.
Dominique Baillon-Lalande
(13/11/25)
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Lectures

Calmann-Lévy
(Août 2025)
160 pages - 18,50 €
Version numérique
12,99 €

Robin Watine,
né en 1992, est scénariste. Je rouille est son premier roman.
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