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Jean YVANE
Sourires d’un enfant caché
Face aux dangers que représentaient les arrestations en masse des Juifs par les autorités chargées d’appliquer en France les lois de Vichy, les parents du garçonnet âgé d’à peine sept ans décidèrent de le confier à l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) pour rejoindre un chalet des Auberges de jeunesse des Amitiés chrétiennes situé dans les Alpes de Haute-Provence de l’autre côté de la ligne de démarcation. Il y restera de janvier 1943 à la Libération en juillet 1944 pris en charge avec onze autres garçons un peu plus âgés par la blonde, rieuse et tendre Simone Chaumet et sa comparse Germaine Bisserier la brune appelée Jamy par les enfants, plus secrète mais attentive, plus ferme mais juste, qui gérait l’intendance. Toutes deux s’occupent de leurs protégés comme deux mamans. Ici j’apprendrai à lire. Ici, j’attendrai ma libération, ignorant que c’en était une parce que je ne savais encore rien de l’enfance cachée ni pourquoi elle l’était. Auprès d’elles et d’eux, un vieil homme à tout faire et un gros chien montent aussi la garde. Chez l’adulte qu’il est devenu ces souvenirs sont flous. Le temps qui passe et l’amnésie ont presque tout effacé. Ne survivent que la cueillette dans la montagne aux myrtilles, l’escalade ou la glissade sur la peau d’éléphant, les chants autour des feux de camp et ces nuits où ils s’entraînaient à courir vite, sans bruit et par groupe de deux (les grands aidant les petits) quand elles donnaient l’ordre de se disperser comme des oiseaux pour se cacher derrière les troncs d’arbres afin d’empêcher les SS, s’ils débarquaient, de les embarquer tous. Au village, personne ne les a repérés ou dénoncés et l’ennemi pour lui n’a pas de visage. Malgré la douleur et la colère, malgré les gémissements et les mots tendres, malgré les larmes, rien, il ne me reste rien de cette séparation, de cette minute où une main, celle de ma mère, celle de mon père, la main de la toute confiance et de l’amour m’a lâché (...) Un enfant qu’on sépare de ses parents, est-ce si difficile à imaginer ? Je n’ai qu’à me souvenir du Kid et de Charlot. Les appels, les gestes, les serments. Quoi de plus universel ? Le seul souvenir qui surnage vraiment c’est la bonté et le courage de ces deux « justes », Simone et Jamy, ces toutes jeunes et modestes citoyennes qui n’ont pas hésité à mettre en péril jusqu’à leur propre vie pour sauver douze enfants juifs de la déportation et de la mort. Des figures lumineuses qui ont irradié pour toujours sa vie d’enfant et d’homme. Mais l’ablation d’un poumon et les propos de son radiologue qui, il y a une dizaine d’années, avait fait allusion à un possible lien entre ses problèmes pulmonaires et son passé, les arcanes de l’administration qui lui demande de remplir un questionnaire inapproprié pour évaluer les séquelles subies et la pension de réparation dite d’invalidité à laquelle il pourrait prétendre pour avoir été caché en tant qu’enfant juif pendant la Seconde Guerre mondiale, et enfin la pandémie et son confinement imposé qui plus de 70 ans plus tard met la population entière dans une situation non semblable mais proche en l’isolant du monde et des autres, vont changer la donne. À quel hasard ne dois-je pas d’avoir établi une proximité entre le confinement obligé et mon destin d’enfant caché tout en me donnant la possibilité d’en rendre compte, à quoi j’avais échoué jusque-là en dépit des exhortations diverses et mon plus vif désir ! » L’homme devenu écrivain qui dans ses démarches administratives s’amuse de l’absurdité des questions posées dans son questionnaire sur les éventuelles séquelles comme l’amnésie et le vertige s’interroge : Comment réduire la complexité de cet événement à quelques lignes sur un formulaire administratif ? En porte-t-il vraiment des séquelles ? À sa table d’écrivain, profitant du confinement, le romancier-narrateur tente de distinguer ce qui fut au travers de ce qu’il ne peut s’empêcher de ré-inventer épuisant les diverses hypothèses qui se présentent à lui et découvre que dans chacun de ses livres le thème de l’enfermement, l’énigme de sa vie qu’il n’a en fin de compte jamais cessé de dénouer dans autant de romans qui en sont les témoins et les faux remèdes, se révèle masqué. La façon dont il a occulté cet épisode douloureux pendant toute sa vie d’adulte éclairerait-elle son besoin d’écrire depuis ses 12 ans ? Pour retrouver la mémoire et honorer son devoir de témoignage et l’hommage qu’il veut rendre à ces deux figures de justes, il tente ici de combler le vide, de réparer son amnésie et de combler le silence. Ce que tu as vécu, écris-le. Ce que tu as souffert, raconte-le. Témoigne. Évitant le témoignage direct, celui qui, à plus de 90 ans, n’avait jamais abordé son passé d’enfant juif caché durant la Seconde Guerre mondiale se sent le devoir de recoudre sa mémoire à trous pour faire tenir les bout de tissu ensemble et de reconstruire le passé pour mieux comprendre ses comportements comme cette inaptitude à s’exhiber, cette réticence qu’il a toujours eue à être sous les projecteurs et à donner des interviews. Comment témoigner d’une douleur silencieuse si longtemps tue ? Ce roman singulier, à la fois témoignage et œuvre littéraire, ouvre une réflexion essentielle : comment la mémoire individuelle se heurte parfois à la lourdeur de l’Histoire et à l’inadéquation administrative. Longtemps les mots ont manqué ou se dérobaient et dans Sourires d’un enfant caché c’est enfin à la libération par une exploration poignante et pleine d’autodérision de son passé d’enfant juif caché que Jean Yvane nous convie. Le roman autobiographique s’évade du cadre ouvrant la porte à l’imaginaire pour mieux lui faire côtoyer le réel. L’écrivain n’hésite pas à utiliser alors une imagerie extérieure à lui-même pour explorer avec pudeur la séparation d’avec ses parents en s’appelant Charlot à la rescousse pour restituer son réel sans pathos avec la distance et l’élégance qui permet de dire les choses essentielles en toute simplicité. Et s’il ne faut pas confondre l’auteur et le narrateur, cette exploration poignante et pleine d’autodérision de son passé d’enfant juif caché pendant la Seconde Guerre mondiale prend alors la forme romanesque la plus apte à témoigner avec émotion, autodérision et humour, celui-ci étant parfois la seule arme pour apprivoiser l’inconcevable, de cette expérience personnelle intime et douloureuse. Ce sont donc, au-delà du sujet historique et personnel évoqué ici par Jean Yvane, les question du réel dans la littérature, de l’écriture, des arrangements de chacun avec une réalité difficile, des contradictions humaines et des masques derrière lesquels nous nous cachons tous (mention spéciale à Louis Valdès et à sa superbe couverture qui illustre ce thème du masque avec Pierrot) que l’écrivain aborde. Pour ce faire il s’entoure d’auteurs comme le bien-aimé Perec, Paul Auster, Giorgio Bassani, Nimier... Ce roman dédicacé à Simone Chaumet et Germaine Bisserier, justes parmi les Nations, porte en épigraphe, avec un respect admiratif, un court extrait de « W ou le souvenir d’enfance » de Georges Perec, autre enfant juif caché durant la guerre qui n’a pas eu comme l’auteur la chance de retrouver ses parents à la Libération : Une fois de plus je fus comme un enfant qui joue à cache-cache et qui ne sait plus ce qu’il craint ou désire le plus : rester caché, être découvert. » Un récit historique et littéraire profondément humain qui construit un dialogue entre la grande Histoire et l’histoire personnelle de l’auteur, le passé et le présent, l’héroïsme des deux femmes et l’antisémitisme dont il a été victime dans la cour de son école après-guerre, où l’écriture devient hommage, acte de mémoire, quête personnelle et résilience. Un bel ouvrage.
Dominique Baillon-Lalande
(21/07/25)
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Lectures

M.E.O.
116 pages - 15 €

Jean Yvane
a publié une douzaine de romans aux éditions Denoël, Flammarion, Grasset et Pierre Guillaume de Roux. Également homme de théâtre, il a occupé diverses fonctions à la télévision ainsi qu'à la Commission européenne, et a été enseignant universitaire. (Source éditeur)
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