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Nagui ZINET

Une trajectoire exemplaire


Le cœur de ce roman prend la forme d’un blog écrit par le personnage central à la deuxième personne du singulier et publié par lui sur les réseaux qui se compose de deux volets l’un lillois, l’autre parisien. Journal de N. à Lille puis Journal de N. à Paris sont introduits par un bref chapitre centré sur Guyader, vieux juge d’instruction tombé dans la dépression depuis le départ de sa compagne qui ne semble plus avoir de lien social qu’avec sa fille. Margot ressemblait tant à sa mère (…) qu’il lui arrivait de la détester. Le reste du temps il l’aimait. Comme peut aimer un homme qui passe ses journées à regarder des photos de cadavres, à écouter des récits épouvantables. Elle avait la semaine précédente eu trente ans. Il avait oublié de lui souhaiter son anniversaire (…) il pensa que seule sa fille serait éplorée s’il venait à mourir. C’est à travers sa découverte des journaux intimes numériques plus ou moins sincères de N. que nous découvrons donc l’histoire du jeune homme qui vient de se faire arrêter. Ces deux « confessions » sont ensuite complétées par la restitution d’un long tête-à-tête que Guyader, plus par curiosité que par conscience professionnelle, a souhaité avoir avec l’accusé pour essayer de démêler le vrai du faux dans cette affaire. Un exercice banal pour ce professionnel blasé et revenu de tout qui, comme nous, en ressortira sans avoir obtenu tous les éclaircissements qu’il attendait, concluant : Demain il y aura d’autres N., d’autres histoires d’argent, d’amour, de meurtres, de sexe, de vies gâchées. D’autres pauvres types dans la foule.
 
N. n’a alors pas vingt-cinq ans. Il s’est fait virer il y a plusieurs mois de son boulot dans un fast-food pour s’y être rendu complètement ivre, est conséquemment menacé d’expulsion de son studio crasseux pour loyer impayé, et passe son temps un livre à la main à déambuler dans les rues et hanter les cinémas ou les bars. Son préféré se nomme L’étrange et c’est là que parmi un groupe d’alternatifs en terrasse il rencontre Irène, un professeur de piano de quarante ans qui avec ses collants bleus et sa légèreté souriante excite sa curiosité. C’est une chanson de Renaud qui servira de prétexte à la pianiste et au jeune homme pour poursuivre cette rencontre à deux à son domicile. L’occasion pour lui de goûter pour la première fois au sexe à jeun et non tarifé dans une grande maison bourgeoise chaleureuse et confortable. Son penchant de toujours pour tout ce qui relève de la culture et les connaissances accumulées au fil de ses lectures lui permettant de donner le change, il s’invente donc une vie de jeune auteur à la recherche d’un éditeur issu d’une bonne famille lyonnaise que la perte de sa carte bancaire met momentanément en difficulté. Les semaines passent et ils ne se quittent plus. C’est pas de l’amour, pas encore, mais c’est une envie d’amour réciproque, semble-t-il. Attendrie et séduite par sa jeunesse, elle l’entretient sans se poser de question et une tendre et agréable routine de couple s’installe. Tu n’as jamais été aussi à l’aise financièrement. Et tu l’aimes de plus en plus. Tu essaies de te convaincre que ce n‘est pas lié. Tu n’en sais rien. Par chance, comme pour valider son choix, les amis d’Irène l’intègrent presque naturellement dans leur petit cercle de professeurs ou d’amateurs d’art. Sa marginalité à la Gainsbourg les distrait. Irène qui a rapidement pris consciente de l’inquiétante dépendance à l’alcool et aux médicaments de son protégé le pousse adroitement à consulter un psychiatre pour tenter de se libérer de ses addictions destructrices. S’ensuit un rendez-vous chez le psychiatre qu’il résume ainsi : Cinquante pour cent de mensonges, quarante-cinq pour cent d’approximation et cinq pour cent de vérité. Tu repars avec une belle ordonnance. Jusqu’ici c’était ton médecin traitant qui te filait les vitamines du bonheur. Tandis que N. se perd dans ses mensonges, boit avec méthode mais sans modération et dépense sans compter, elle  émerveillée par cet amour rencontré sur le tard, reste sourde aux appels de sa banque qui s’alerte de son découvert et se prend à rêver de faire un enfant avec lui tant que cela lui est encore possible.

La chute est annoncée. Ça devient critique, tu as l’impression de vivre avec un chèque en bois et que le jour de l’encaissement c’est pour bientôt. Un moment de panique et c’est l’engrenage, celui de la violence et de la folie. Tu auras beau hurler, tu n’en sortiras pas vivant...

                       
                            Difficile avec un tel personnage alcoolique au dernier degré, égocentrique, égoïste, menteur, lâche, cynique, méprisant, potentiellement violent et que l’on devine capable de cruauté tant il semble imperméable à tout sentiment ou émotion, d’éveiller même brièvement la moindre empathie chez le lecteur. Ainsi, quand Nagui Zinet évoque l’enfance difficile de N. c’est de façon informative, sans s’étendre et sans y induire la moindre explication ou justification de son attitude et ses actes. Il a fait de son personnage central qu’une initiale suffit à désigner tant il a perdu son identité, son humanité et s’est éloigné des vivants, un éternel perdant, un paumé sans panache déjà à bout de souffle, un minable aux calculs dérisoires à qui l’alcool a fait perdre tout contrôle de lui-même. N. est un être déjà mort intérieurement dont la chute qu’il semble lui-même si fort désirer apparaît dès les toutes premières ligne inéluctable. Les vrais héros négatifs de cet acabit ne sont pas légion dans la littérature et c’est en cela que N. dans ses dérives finit par nous fasciner. Ce jeune homme excessif en tout nous entraîne dans un gouffre sombre qu’il ne cesse de creuser à fur et à mesure de sa chute. Par ailleurs il est difficile de ne pas être impressionné par la puissance de cette détermination constante et absolue qu’il met à s’autodétruire et par la solidité des verrous qu’il a installés pour protéger son enfermement mental pathologique de toute intrusion affective ou médicale. Alors, si l’étonnante lucidité dont il fait preuve par rapport à lui-même, son aptitude à l’autodérision et sa maîtrise de l’humour noir ne sauraient changer notre regard sur lui et ses agissements, il n’en reste pas moins que leur caractère hors-normes nous bluffe à de nombreuses occasions parvenant même parfois à nous en faire rire.

Si Une trajectoire exemplaire ne compte qu’une centaine de pages cela ne l’empêche pas de profiter des divagations de son anti-héros pour jeter un regard sans complaisance sur notre société et notre époque. Les Lillois et les Parisiens y reconnaîtront aisément leur ville, le Vieux-Lille, la vie nocturne de Wazemmes, le Parc de la Citadelle ou les bars gays du Marais, la gare de Lille-Flandres où un type joue sur le piano mis à la disposition des voyageurs sous le regard admiratif de ceux qui n’oseraient pas y poser leurs mains ou la gare du Nord avec ses clodos et ses paumés. Tandis que les écrans diffusant les infos en continu dans les bars sont la fenêtre par laquelle l’auteur fait pénétrer dans son roman le monde extérieur (génocide de Gaza, attentat au couteau, manif qui se termine en baston, disparition d’une femme pendant son jogging ou match de foot…), cette confrontation au réel peut aussi se produire en lien avec le quotidien du personnage. Ainsi en est-il d’une des scènes les plus drôles du livre où face à l’employée de la Caisse des allocations qui vient sans surprise de lui annoncer qu’il n’a droit à rien, N. imagine que dans un grand craquage face à la vacuité de son travail la conseillère ajouterait : Tout ça monsieur, n’est qu’un film au scénario bancal, façon Lelouch, dans lequel vous figurez, gratuitement bien sûr. Un bel exemple de transformation de la colère en fiction dont celui qui face à ce genre d’entrevue, estampillée administration française, (qui) te laisse sur le carreau des idées d’homicides plein la tête, est coutumier. Une façon aussi de nous montrer le rôle de béquille ou de garde-fou qu’ont pu jouer la culture et l’humour dans son existence avant que l’alcoolisme ne lui en fasse perdre le contrôle. De cette accumulation de courtes scènes assez significatives de notre époque décrites de manière décalée, brutale, provocatrice ou absurde jaillissent ainsi diverses remarques sociétales à prendre au premier ou au second degré et souvent non dénuées de vérité. Percutante est par exemple cette réflexion faite un jour à N. par un ami pour évoquer la solitude de tout marginal et le rejet qu’il suscite : même s’ils ne te le diront jamais, tu es une forme humaine qui recense leurs peurs les plus vives : la solitude, la marginalisation, l’isolement, la mort prématurée et l’alcoolisme.

Ce roman est aussi par son personnage central qui se cache derrière un jeune écrivain non publié parfaitement fictif après avoir compris qu’un livre est indispensable quand on boit en public (car) il donne de soi l’image d’une épave raffinée, est logiquementun hymne à la littérature truffé de références. Elles sont majoritairement américaines et relèvent souvent de la mouvance du roman noir ou de la nouvelle, comme Jim Thompson qui l’accompagne partout, Nick Carraway, Philip Roth, David Goodis, Jim Harrison mais aussi Raymond Carver, F. Scott Fitzgerald, Charles Bukovski, Patrick Modiano, Jean-Paul Dubois, Antoine Blondin, Georges Simenon, etc. Mais, homme de son époque, N. appartient aussi à une génération qui s’est nourrie de cinéma et de musique. Le prologue intitulé Patrick Dewaere annonce dès le début la couleur et le cinéma iciest partout. En dehors de Dewaere et Lelouch, on y retrouve les noms ou les films de Godard, Woody Allen, Jean-Paul Belmondo et quelques autres à travers les images qui surgissent de la mémoire du narrateur au hasard d’une situation, d’un décor, un visage, une silhouette ou au présent car la salle de cinéma fait partie de ses refuges et les séances de cinéma des loisirs qu’il partage avec Irène. C’est plus assurément encore par sa bande-son que ce roman s’ancre dans son époque. S’il y déclare son amour du Jazz, c’est Aznavour qu’il aime à chanter en fin de soirée, Alain Souchon, Renaud et Michel Berger dont il cite des bribes et Charles Trenet, Gainsbourg, Amy Winehouse ou Piaf dont les noms apparaissent au détour d’une phrase.
On appréciera également chez Nagui Zinet l’efficacité percutante du style et le sens poussé de la formule : « C’est une histoire sans géométrie alors, pour la première fois de sa carrière, il improvise. » « Tu mens parce que les bars sont faits pour ça ; tu mens parce que tu ne verras plus ces gens. Tu mens parce que tu as toujours menti, tu mens parce que tu as envie de plaire. » « Le monde te paraît déjà lointain. Un pays étranger qui te refuse l’asile politique. » « Tu te tires dans la rue d’Aerschot, là où les Mexicaines et les Ukrainiennes se pavanent en vitrine et en string, offrant à ta vue un spectacle aussi obscène qu’émouvant – fidèle représentation de ta vision du monde. »

Malgré la minceur de l'intrigue, le récit de ce loser magnifique parvient à prendre le lecteur dans son filet et à le tenir en haleine par l’accumulation même de ses provocations délirantes dont il est évident qu’elles ne sont jamais gratuites et le mèneront impitoyablement à une perte annoncée. Une plongée en enfer éminemment littéraire quelque part entre Simenon, Bukowski et Jim Thompson dont il a toujours un livre sur lui. Un tissu de mensonges, de délires, où parfois la vérité a réussi à s’accrocher selon la formule employée par le personnage dans la partie lilloise qui pourrait parfaitement s’appliquer à l’ensemble de ce roman aussi désespéré que corrosif et violent dont on ressort KO. Une expérience singulière à conseiller aux lecteurs curieux amateurs d’émotions fortes.

Dominique Baillon Lalande 
(03/02/25)    



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Nagui ZINET, Une trajectoire exemplaire
Joëlle Losfeld

(Novembre 2024)
112 pages - 15,50 €

Version numérique
9,99€








Nagui Zinet
Une trajectoire exemplaire
est son premier roman.