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Le cœur de ce roman prend la forme d’un blog écrit par le personnage central à la deuxième personne du singulier et publié par lui sur les réseaux qui se compose de deux volets l’un lillois, l’autre parisien. Journal de N. à Lille puis Journal de N. à Paris sont introduits par un bref chapitre centré sur Guyader, vieux juge d’instruction tombé dans la dépression depuis le départ de sa compagne qui ne semble plus avoir de lien social qu’avec sa fille. Margot ressemblait tant à sa mère (…) qu’il lui arrivait de la détester. Le reste du temps il l’aimait. Comme peut aimer un homme qui passe ses journées à regarder des photos de cadavres, à écouter des récits épouvantables. Elle avait la semaine précédente eu trente ans. Il avait oublié de lui souhaiter son anniversaire (…) il pensa que seule sa fille serait éplorée s’il venait à mourir. C’est à travers sa découverte des journaux intimes numériques plus ou moins sincères de N. que nous découvrons donc l’histoire du jeune homme qui vient de se faire arrêter. Ces deux « confessions » sont ensuite complétées par la restitution d’un long tête-à-tête que Guyader, plus par curiosité que par conscience professionnelle, a souhaité avoir avec l’accusé pour essayer de démêler le vrai du faux dans cette affaire. Un exercice banal pour ce professionnel blasé et revenu de tout qui, comme nous, en ressortira sans avoir obtenu tous les éclaircissements qu’il attendait, concluant : Demain il y aura d’autres N., d’autres histoires d’argent, d’amour, de meurtres, de sexe, de vies gâchées. D’autres pauvres types dans la foule. La chute est annoncée. Ça devient critique, tu as l’impression de vivre avec un chèque en bois et que le jour de l’encaissement c’est pour bientôt. Un moment de panique et c’est l’engrenage, celui de la violence et de la folie. Tu auras beau hurler, tu n’en sortiras pas vivant... Si Une trajectoire exemplaire ne compte qu’une centaine de pages cela ne l’empêche pas de profiter des divagations de son anti-héros pour jeter un regard sans complaisance sur notre société et notre époque. Les Lillois et les Parisiens y reconnaîtront aisément leur ville, le Vieux-Lille, la vie nocturne de Wazemmes, le Parc de la Citadelle ou les bars gays du Marais, la gare de Lille-Flandres où un type joue sur le piano mis à la disposition des voyageurs sous le regard admiratif de ceux qui n’oseraient pas y poser leurs mains ou la gare du Nord avec ses clodos et ses paumés. Tandis que les écrans diffusant les infos en continu dans les bars sont la fenêtre par laquelle l’auteur fait pénétrer dans son roman le monde extérieur (génocide de Gaza, attentat au couteau, manif qui se termine en baston, disparition d’une femme pendant son jogging ou match de foot…), cette confrontation au réel peut aussi se produire en lien avec le quotidien du personnage. Ainsi en est-il d’une des scènes les plus drôles du livre où face à l’employée de la Caisse des allocations qui vient sans surprise de lui annoncer qu’il n’a droit à rien, N. imagine que dans un grand craquage face à la vacuité de son travail la conseillère ajouterait : Tout ça monsieur, n’est qu’un film au scénario bancal, façon Lelouch, dans lequel vous figurez, gratuitement bien sûr. Un bel exemple de transformation de la colère en fiction dont celui qui face à ce genre d’entrevue, estampillée administration française, (qui) te laisse sur le carreau des idées d’homicides plein la tête, est coutumier. Une façon aussi de nous montrer le rôle de béquille ou de garde-fou qu’ont pu jouer la culture et l’humour dans son existence avant que l’alcoolisme ne lui en fasse perdre le contrôle. De cette accumulation de courtes scènes assez significatives de notre époque décrites de manière décalée, brutale, provocatrice ou absurde jaillissent ainsi diverses remarques sociétales à prendre au premier ou au second degré et souvent non dénuées de vérité. Percutante est par exemple cette réflexion faite un jour à N. par un ami pour évoquer la solitude de tout marginal et le rejet qu’il suscite : même s’ils ne te le diront jamais, tu es une forme humaine qui recense leurs peurs les plus vives : la solitude, la marginalisation, l’isolement, la mort prématurée et l’alcoolisme. Ce roman est aussi par son personnage central qui se cache derrière un jeune écrivain non publié parfaitement fictif après avoir compris qu’un livre est indispensable quand on boit en public (car) il donne de soi l’image d’une épave raffinée, est logiquementun hymne à la littérature truffé de références. Elles sont majoritairement américaines et relèvent souvent de la mouvance du roman noir ou de la nouvelle, comme Jim Thompson qui l’accompagne partout, Nick Carraway, Philip Roth, David Goodis, Jim Harrison mais aussi Raymond Carver, F. Scott Fitzgerald, Charles Bukovski, Patrick Modiano, Jean-Paul Dubois, Antoine Blondin, Georges Simenon, etc. Mais, homme de son époque, N. appartient aussi à une génération qui s’est nourrie de cinéma et de musique. Le prologue intitulé Patrick Dewaere annonce dès le début la couleur et le cinéma iciest partout. En dehors de Dewaere et Lelouch, on y retrouve les noms ou les films de Godard, Woody Allen, Jean-Paul Belmondo et quelques autres à travers les images qui surgissent de la mémoire du narrateur au hasard d’une situation, d’un décor, un visage, une silhouette ou au présent car la salle de cinéma fait partie de ses refuges et les séances de cinéma des loisirs qu’il partage avec Irène. C’est plus assurément encore par sa bande-son que ce roman s’ancre dans son époque. S’il y déclare son amour du Jazz, c’est Aznavour qu’il aime à chanter en fin de soirée, Alain Souchon, Renaud et Michel Berger dont il cite des bribes et Charles Trenet, Gainsbourg, Amy Winehouse ou Piaf dont les noms apparaissent au détour d’une phrase. Malgré la minceur de l'intrigue, le récit de ce loser magnifique parvient à prendre le lecteur dans son filet et à le tenir en haleine par l’accumulation même de ses provocations délirantes dont il est évident qu’elles ne sont jamais gratuites et le mèneront impitoyablement à une perte annoncée. Une plongée en enfer éminemment littéraire quelque part entre Simenon, Bukowski et Jim Thompson dont il a toujours un livre sur lui. Un tissu de mensonges, de délires, où parfois la vérité a réussi à s’accrocher selon la formule employée par le personnage dans la partie lilloise qui pourrait parfaitement s’appliquer à l’ensemble de ce roman aussi désespéré que corrosif et violent dont on ressort KO. Une expérience singulière à conseiller aux lecteurs curieux amateurs d’émotions fortes. Dominique Baillon Lalande |
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