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Laura ALCOBA


Minuit à bord


Ce livre est sous-titré Enquête romanesque et il est intéressant à la fois pour le lieu où il a été écrit et le sujet de cette enquête. En chapitres alternés, on avance en naviguant ainsi entre le présent et le passé.
Le lieu, on le voit sur la bande qui orne la couverture, c’est l’hôtel du Belvédère, dans les Pyrénées, à la frontière espagnole, où l’autrice s’est installée pour écrire.
Le sujet de l’enquête c’est la raison pour laquelle a disparu un film, Tararira, réalisé en 1936 par Benjamin Fondane né en Roumanie en 1898 et mort à Auschwitz en 1944.

« Un endroit où ouvrir ma mallette Fondane, au calme. C'est ainsi que j'ai immédiatement imaginé le Belvédère. Voilà pourquoi j'ai accepté la proposition d'Elsa Osorio, sans hésiter. »
Cette proposition c’est une résidence d'écriture à Cerbère, « dans un ancien hôtel un peu abandonné », à quelques minutes de marche de la frontière espagnole, devant la Méditerranée.
Elsa Osorio, autrice argentine (voir un article sur notre site), précise dans sa lettre : « L'autrice qui est en résidence propose le nom de celle qui pourrait lui succéder. On n'a pas à donner d'explications. Il suffit que celle à qui elle passe le relais soit également une femme qui écrit, et qu'elle le fasse dans une autre langue. Alors j'ai pensé à toi, puisque j'écris en espagnol et toi en français. »

Au fil du livre, Laura Alcoba nous fait visiter ce lieu étrange construit à la fin des années 20 en raison de la différence d’écartement des rails entre la France et l’Espagne. Les voyageurs devaient pouvoir se sustenter puis passer la nuit pendant le changement des essieux. Nous profitons même d’une visite avec la guide de l’hôtel et l’autrice imagine les personnes qui ont fréquenté cet hôtel à l’époque.

Mais l’essentiel du roman est tout de même l’enquête qu’elle a menée autour de Benjamin Fondane et de son film disparu. « J’ai plein de papiers dans une grande mallette, ça fait des années que je glisse toutes sortes de choses là-dedans. Mais il est temps que j’explore ce qu’elle contient. Pour en tirer un livre peut-être. » Et donc, en chapitres alternés, nous faisons connaissance avec Benjami Fondane en commençant par sa rencontre à Paris en 1929 avec Victoria Ocampo « directrice de la revue Sur et éternelle mécène ». Poète et philosophe, passionné par le surréalisme et l’avant-garde, il lui fait découvrir le cinéma muet qu’il défendait et notamment Entr’acte de René Clair (scénario de Picabia et musique d’Éric Satie) sorti en 1924.
Pour Benjamin Fondane : « Le parlant, c’est un coup de poing donné au cinéma, en pleine tête. Si jeune, cet art est déjà en danger de mort. » Victoria Ocampo repart en Argentine et invite Benjamin à Buenos Aires, tous frais payés. Quand il revient en France, il part dans les Hautes-Alpes pour le tournage du film Rapt de Dimitri Kirsanoff dont il a écrit le scénario d’après un roman de Ramuz

En 1936, Victoria Ocampo l’invite à nouveau à Buenos-Aires. Elle soutient son projet de film, trouve des producteurs argentins et même les comédiens et musiciens.  
Laura Alcoba, dans sa mallette, retrouve l’enregistrement de l’entretien qu’elle a réalisé avec Victor Bó, petit-fils et petit-neveu des deux frères qui ont produit Tararira. Ce qu’il révèle est surprenant : « C’est sans doute un cas unique dans l’histoire du cinéma… Mais après avoir financé le film, après avoir mis beaucoup d’argent dans l’aventure – car il a coûté très cher, ce film, extrêmement cher, tu dois le savoir –, eh bien Sylvestre mon grand-père et son frère Miguel l’ont détruit. Ils ont brûlé Tararira. »
Pourquoi ont-ils brûlé le film ? Que contenait-il ? Qui a exigé cet autodafé ? C’est ce que Laura cherche (et parvient) à comprendre.

Au fil des chapitres, on suit tous les détails de son enquête, tout ce qu’elle a pu apprendre et reconstituer. On accompagne Benjamin Fondane en Argentine, on partage ses réflexions, ses pensées amoureuses et cinématographiques, on vit dans les coulisses du film…

En 1938, Benjamin Fondane obtient la nationalité française et donc, en 1940, il est mobilisé dans un régiment d’infanterie. Il est fait prisonnier par l’armée allemande le 17 juin. Il s’évade mais en juillet 1943 une nouvelle loi retire la nationalité française aux juifs naturalisés après août 1927. Il sort de moins en moins mais, avec sa sœur Line, ils sont arrêtés le 7 mars 1944. Benjamin pourrait être libéré de Drancy parce qu’il est marié avec une aryenne mais sa sœur, célibataire, juive et roumaine, n’est pas autorisée à quitter le camp. Benjamin refuse d’abandonner Line. Ils sont déportés à Auschwitz en mai 44 où ils sont assassinés quelques mois plus tard. Benjamin Fondane avait 45 ans.

Le livre de Laura Alcoba est très intelligemment construit, on navigue entre Cerbère et Buenos-Aires en passant par Paris et on s’immerge dans la littérature, la musique et le cinéma des années 30. Un ouvrage tout à fait passionnant.

Serge Cabrol 
(07/05/26)    



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Lectures








Gallimard

(Février 2026)
208 pages - 20 €















Laura Alcoba,
née en 1968 en Argentine,
a déjà publié six autres romans chez Gallimard.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia







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un article concernant
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de Laura Alcoba :

Le bleu des abeilles