Retour à l'accueil du site





Madeleine ALLARD


Une fenêtre par où s’échapper


Dans ce roman québécois, quelques formules nous surprennent parfois.
« – Tu vas me dire que c'est à Chantal, peut-être ? Voir qu'elle rentrerait là-dedans, elle, c'est ben trop petit. Pis je l'ai trouvé caché dans ton tiroir à bo­bettes. Prends-moi pas pour une épaisse. » Les "bobettes" sont les chaussettes.
« Je vois pas la maison. Je sais pu pantoute où on est. » "Pantoute", c’est du tout :  Je ne sais plus du tout.
Evidemment, cela donne au style un petit air d’ailleurs bien agréable.

Le sujet est grave et pourtant on sourit de temps en temps, pour le choix des formules, mais aussi parce que cette histoire est vue par le regard d’une fillette de huit ans, Lucie.

Elle a deux sœurs, Suzanne qui est déjà une ado avec des comportements très caractéristiques et Judith, entre les deux, qui a une dizaine d’années.

Quand s’ouvre le roman, en septembre 1983, leur mère est partie et la grand-mère paternelle s’est installée à la maison pour s’occuper des tâches du quotidien. Elle est dévouée et efficace mais plutôt autoritaire et les filles l’appellent la Vieille Fatigante. Suzanne, surtout, lui résiste et n’en fait qu’à sa tête. 

Lucie pense souvent à sa mère et aux mois qui ont précédé son départ.

Denise est insatisfaite de sa vie. Elle a trois filles, un mari qui travaille et ramène régulièrement sa paie, mais rien ne dissipe vraiment et durablement la noirceur qui l’envahit. Ce que Lucie appelle la Furie.
« À partir du printemps, la Furie était devenue impitoyable, elle sortait des limites du corps de sa mère et se répandait partout dans la maison, elle s'accrochait aux murs, aux planchers, aux meubles, comme une fumée épaisse, une puanteur qui passait sous les portes et rentrait dans toutes les pièces, même dans la chambre où Lucie se réfugiait avec Judith quand elle sentait sa présence.
Il n'y avait rien à faire pour y échapper. Il fallait attendre que ça passe, ce qui finissait par arriver après une cigarette ou deux ou trois, ou encore, attendre que leur mère ouvre la porte de la maison et qu'elle sorte, entraînant avec elle la Furie, comme lorsqu'on ouvre une fenêtre pour laisser échapper la fumée. Et quand elle sortait, tout le monde pouvait recommencer à respirer. »
Ces périodes de dépression alternent avec des engouements pour une nouvelle activité. « Les étincelles apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt, et le noir reprenait vite le dessus. »
« L'espace du sous-sol que Denise avait aménagé en laboratoire avait tour à tour été atelier de peinture, fabrique à macramé, usine de céramique. Denise s'était même lancée dans la confection d'abat jours. Les étincelles s'allumaient puis s'éteignaient selon un cycle qui, lui semblait-il, rétrécissait de plus en plus. »

Suzanne, l’adolescente, ne mange plus et maigrit de jour en jour. Mais comme pour la mère, aucun terme de psychologie n’est employé. L’autrice montre les faits, les effets, tels que Lucie peut les observer et les comprendre.

Lorsque les filles auront usé la patience et la santé de la grand-mère, il faudra trouver une autre solution. Elles ne sont pas au bout leurs surprises. Le père ne manque pas de ressources…
L’autrice réussit un roman très agréable à lire autour d’une famille dont les dysfonctionnements sont décrits avec des mots simples par une petite fille curieuse qui en souffre mais réagit toujours avec courage, détermination et une certaine dose d’espièglerie. Le livre pourrait aussi, avec profit, être mis entre les mains d’un public adolescent. Il est important de savoir qu’on n’est pas seul à vivre des situations difficiles et que la colère ou la violence ne sont pas les seules réponses.

Serge Cabrol 
(13/07/26)    



Retour
Sommaire
Lectures







Madeleine ALLARD, une fenêtre par où s’échapper
Québec Amérique

(Mars 2026)
184 pages - 18 €













Madeleine Allard

Bio-bibliographie sur
le site de l’éditeur