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Fernando Aramburu, auteur de plusieurs récits et romans, écrivain confirmé ayant traité du terrorisme, se penche sur le drame survenu en 1983 dans une école primaire d’Ortuella, au Pays basque. Une fuite de gaz et l’explosion de la chaudière sont à l’origine de la mort de cinquante enfants entre cinq et six ans et trois adultes. L’horreur est un sujet délicat pour un écrivain submergé de respect, conscient que l’écriture, art du mot juste mais susceptible aussi de maladresses, peut devenir terriblement ravageur. En préambule, Fernando Aramburu, ouvre son récit d’un garde-fou par une « Note de l’auteur. Les lecteurs de ce livre trouveront une dizaine de passages où, si j’ai bien compris, le roman prétend se commenter lui-même. » Quelques pages plus haut, le récit ayant débuté, l’intervention du texte reprend : « Je suis bien conscient de servir de support narratif à un malheur aux dimensions telles que toute tentative de le qualifier serait absolument vaine. Dans les pages préliminaires à ce passage, quelque chose me travaille encore, je ne sais pas très bien quoi, une crainte, un scrupule. […] Il ne m’est même pas donné de me retrancher derrière l’alibi du style. » Aussi, méfiant, le texte devenu narrateur-commentateur, finit sa première intervention. « Et moi, comme cela a été fait dans d’innombrables textes qui m’ont précédé, je peux et certainement dois en témoigner. Pour cela, il suffit de réunir une quantité déterminée de mots capables de nommer et de décrire. Je ne parviens cependant pas à éviter de craindre de produire, malgré moi, une œuvre d’art, une surcharge littéraire, et à finir par composer un petit livre ressemblant à un roman, lequel pourrait courir le risque de susciter chez les éventuels lecteurs de l’approbation et même des éloges, sur le dos d’une tragédie qui a dû être vécue comme un atroce coup de massue dans de nombreuse familles. » Un double enjeu. Éviter particulièrement la prose journaliste, documentée, étoffée et souvent pléthorique aussi d’interprétations. Par ailleurs, même maîtrisé, prêter son savoir-faire invite à la méfiance et relève d’une écriture périlleuse courtisant la composition esthétique. Fernando Aramburu prend donc des précautions et délègue la narration à deux voix, un narrateur qui détaille des faits. L’autre, incombe à Mariaje, la mère de Nuco l’un des enfants morts dans l’explosion, fille également de Nicasio le grand-père confronté à l’absence. Il passe, aux yeux d’une partie de la communauté, pour fou depuis le décès de son petit-fils. Il a reconstitué la chambre du petit dans son propre appartement. Au cimetière, il lui parle, vit au travers d’une fiction qui l’aide à supporter la séparation. Il lui tient la main, l’accompagne à l’école et même parfois le gronde. Mariaje, personnage se révélant complexe allie un rôle de fille bienveillante à l’égard de Nicasio, de mère qui accouche dans la douleur mais satisfaite du devoir accompli, enfin et surtout celui d’épouse aimante de José Miguel. Lui, homme à l’allure colossale, solide soutien inconditionnel de son épouse, un mari et père exemplaire, vacille car le plus affecté, sans doute le plus affligé, muré dans le silence. Le drame pour lui ne se limite pas à la mort de son fils Nuco. L’explosion dans l’école n’est, ironiquement, que le détonateur d’une révélation insupportable en fin de compte, petite musique en sourdine au début, un détail dans le texte signalant une rencontre insolite. Elle va crescendo, aboutit au désespoir d’une transmission déçue. Vouloir donner la vie expose à perdre la sienne. Ce sont principalement ces trois personnages et l’ombre d’un autre protagoniste qui étayent l’architecture du roman, en animent les ressorts. Car il s’agit bien d’un roman et de son intrigue. Facilement déchiffrable elle n’en diminue en rien la tragédie, au contraire, s’impose en lancinant coup du sort d’un non-dit. Elle permet à l’écrivain de trouver la distance entre réel et imagination. Grâce à la pudeur, Fernando Aramburu sort du piège du pathos, en finesse fait ressentir les atmosphères, explore les pistes du deuil par trois douleurs non partageables, aucune ne surpasse l’autre. Chacun vit le drame à sa façon, élabore sa stratégie singulière de survie pimentée par cette pirouette du Texte-commentateur. « Un jour j’ai fait l’expérience de lire le roman en sautant les passages qui motivent cette note. J’ai alors remarqué que plusieurs pans de l’histoire demeurent gravement incomplets. Cependant, afin de faciliter la lecture des personnes qui n’ont pas le même avis que moi et désirent se passer des dix commentaires du texte sur lui-même, ceux-ci sont composés en italiques. » À notre humble avis, ces lecteurs manqueraient non pas l’essentiel, mais comme le suggérait Vladimir Jankélévitch, « On peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien ». Michel Martinelli (22/06/26) |
Sommaire Lectures ![]() Actes Sud (Janvier 2026) 256 pages - 22 € Version numérique 16,99 € Traduit de l’espagnol par Serge Mestre
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