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Gracia BEJJANI

Sobhiyé
Corps de femmes


Dès la première page, le style de ce roman nous happe. Un style haché, saccadé, elliptique. Ensuite ponctué par la guerre, comme des balles qui sifflent.

Au cœur du roman, il y a les propos entendus sans les comprendre par les trois fillettes amies qui écoutent les femmes parler entre femmes, leur mère, les voisines, les tantes. La société libanaise sous le poids de la domination masculine. Des hommes, « on accepte tous leurs défauts. Ça les valorise même ces imperfections. Pas comme nous. »

Chaque court chapitre présente un personnage, un lieu, ou une activité quotidienne, toujours avec le regard des petites filles. Il peut s’agir d’un grand-père, d’une tante, du salon de coiffure, de la confection d’un plat. Les fillettes écoutent et s’imprègnent de l’idéologie véhiculée par ces femmes, elles apprennent à devenir comme ces femmes, des épouses et des mères qui sauront garder leur époux. Mais parfois les enfants sont plus lucides que leur mère et comprennent ce que personne ne leur dit. Des gestes déplacés de certains oncles et le commentaire indulgent « les hommes sont comme ça ». Les premiers émois des corps, les amours interdites, le suicide d’une cousine qu’on maquille en accident. La tante que tout le monde sait battue par son mari mais personne ne le sermonne, même pas le frère de cette femme. Mieux vaut le silence que la honte de dévoiler la vérité.

Les fillettes réfléchissent sur le bien et le mal. Une méprise drôle de l’enfant qui écoute au catéchisme la parabole des poissons « Ne leur donnez pas de poisson, apprenez-leur à pêcher. » Et la confusion de l’enfant qui a compris que le Seigneur approuve le péché et qui rêve de voler des bonbons sans se sentir mauvaise.

La guerre est une vraie rupture. On quitte Beyrouth, la maison, les affaires, les amis, l’école. La radio ne chante plus mais diffuse les horreurs des combats. Pendant cette guerre fratricide, chaque voisin, chaque ami d’hier devient un ennemi potentiel.

Comme un condensé de la guerre, le chapitre intitulé « on voit », énonce comme une litanie, « on voit…Les premiers contrôles sur les routes […], les immeubles troués […], les corps saccagés, […] les gens déserter leur domicile, […] les enfants prendre les armes, […] Beyrouth se diviser en deux, […] le quotidien nous enfermer »

Les femmes, les mères résistent à leur manière, elles cuisinent, pâtissent, invitent. Il s’agit de vivre avec plus de fureur.

« Depuis petite, hypnotisée par leur aplomb, j’écoute les femmes déplier leur vie, découdre et recoudre celle des autres. Je grandis, mais sans cesser de les écouter, toutes. Perte de temps que ces moments passés à m’imprégner de leur univers ? Leurs heures d’acquiescement aux opinions communes. Entre bonté et médisances. Si je tente un geste pour me retirer, ma mère est la première à protester. Aussitôt approuvée par un mystérieux enthousiasme collectif. Comme pour m’incorporer en elles. Une même destinée de femmes. »

Nadine Dutier 
(02/04/26)    



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 Gracia BEJJANI, Sobhiyé
Accro

(Janvier 2026)
196 pages - 18 €








Gracia Bejjani
est née à Beyrouth. À vingt ans, elle quitte le Liban pour la France. Sa chaîne YouTube accueille plus de sept cents vidéo-poèmes où elle poursuit son exploration du dialogue entre texte, image et son. Sobhiyé, Corps de femmes
est son premier roman.



Pour visiter son site :
graciabejjani.fr