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Christian COGNÉ


C’est la vague qui nous sépare


La Méditerranée, si bleue, si belle, est devenue le cimetière marin de milliers de migrants ces dernières années. Certains heureusement parviennent sur l’autre rive, en Italie, en Grèce ou ailleurs. Neuf d’entre eux, des adolescents venus de pays différents, sont scolarisés dans un lycée professionnel de la région parisienne où enseigne Myrto Hadzinopoulou, une professeure d’origine grecque.

Dans un premier temps, c’est Myrto, professeure de français, que nous suivons pendant les congés d’été qu’elle passe en Grèce, dans son village natal où habite encore son frère, Kostas. Leurs parents sont morts, de même que Padelis, le jumeau de Kostas. Lorsqu’ils avaient une dizaine d’années, par défi, les deux frères ont nagé le plus loin possible. Padelis s’est noyé et Kostas ne s’en est jamais remis. Vingt ans plus tard, il consacre sa vie à éviter la noyade des migrants par tous les moyens, légaux ou pas.
Pour la fête du 15 août, Myrto et Kostas ont invité une dizaine d’amis et quand on lui demande de parler des migrants, Kostas raconte la traversée de Lounis, un adolescent syrien dont la sœur de six ans, Soraya, s’est noyée parce qu’après le naufrage de leur canot pneumatique, les occupants d’un autre canot, proche du leur, n’ont pas voulu la secourir. Lounis a réussi à s’en sortir grâce à un garde-côtes grec mais Soraya est morte d’hypothermie.

À la rentrée scolaire, Myrto apprend que son proviseur a décidé de lui confier les neuf jeunes migrants quelques heures par semaine pour améliorer leur niveau de français dans le cadre d’un « projet global qui puisse les ancrer dans la réalité ». Monter une pièce de théâtre pourrait répondre à cette demande…
Parmi les neuf, il y a un Syrien prénommé Lounis. En consultant son dossier elle comprend qu’il s’agit de celui dont Kostas a raconté le parcours tragique pendant les vacances.
« Les huit autres élèves sont marqués aussi par des tragédies familiales. Kadiatou, par exemple, une Marocaine de dix-sept ans a perdu son frère aîné à la frontière qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta. Oksana, une Ukrainienne du même âge, a vu son oncle se noyer en mer Égée alors qu’ils tentaient de rejoindre l’île de Kos au départ de la Turquie. »
Il y a aussi Safaï l’Afghan, Firuz l’Iranien, Mamadou le Somalien, Amina la Malienne, Stella la Nigériane et Sara l’Érythréenne. Mis en confiance par Myrto, chacune et chacun se raconte et leurs histoires sont terribles. Largement de quoi nourrir une pièce de théâtre.

Parmi ses collègues, Myrto trouve peu de soutien. Hugo, le délégué syndical, s’est opposé à ce projet parce que pour libérer une salle, il faut que certains collègues travaillent jusqu’à dix-huit heures au lieu de dix-sept alors que les élèves en fin de journée ne sont plus réceptifs.  Un autre opposant est Marc Guiche, un professeur de français histoire-géographie, par ailleurs écrivain à succès, qui affirme partout haut et fort qu’il faut mettre fin à l’immigration et renvoyer tous les migrants chez eux. Son dernier livre est d’ailleurs très violent. « Le récit se déroule dans un futur proche. Un quota d’abattage est promulgué pour restreindre la prolifération des migrants réfugiés dans les forêts, un peu comme pour les sangliers, les cerfs. Une chasse à l’homme autorisée par un décret préfectoral. » Les relations entre Myrto et lui sont explosives.

Par contre, Myrto peut compter sur Bintou, une jeune collègue franco-sénégalaise, très inquiète par cette première affectation en tant que stagiaire dans un lycée professionnel du 93. Myrto, plus ancienne et expérimentée, lui propose de l’aider. Bintou va raconter elle aussi une histoire dramatique. Son frère Ibrahima « est parti sur un coup de tête dans une pirogue avec quatre-vingt-cinq autres sénégalais Il voulait gagner les îles Canaries et entrer ensuite en Espagne. Une étape vers la France. Vingt mille personnes effectuent chaque année cette traversée et la plupart n’y parviennent pas. Il y a de forts courants. » Personne n’a jamais eu de ses nouvelles après ce départ. Bintou a longtemps espéré qu’il était vivant quelque part mais maintenant elle n’y croit plus. Myrto et Bintou s’offrent mutuellement du réconfort et une belle relation s’instaure entre elles.

Dans ce roman, Christian Cogné réussit à transformer les douleurs en énergie et les tragédies individuelles en un puissant projet collectif. Les nombreux récits qui construisent ce livre font naître beaucoup d’émotions, autant de tristesse que de colère et de révolte. Un ouvrage qui pourrait très bien trouver sa place dans les CDI des lycées parce qu’il est capable de toucher un large public et de faire évoluer les mentalités vers plus de compréhension et de solidarité.

Serge Cabrol 
(18/05/26)    



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L’Harmattan

(Mars 2026)
220 pages - 20 €









Christian Cogné,

né en 1954, professeur de français et d'histoire-géographie, a écrit plusieurs livres (poésie, romans, essais) dont Requiem pour un émeutier (Actes Sud), un récit-témoignage sur l’enseignement en lycée professionnel.




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