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Selon Heinrich Wölfflin, « Il est d’usage de nommer pittoresque tout ensemble de formes qui procure une impression de mouvement, même si l’objet est immobile. » Ailleurs, il précise, « Il suffit d’abord de dire : est pittoresque ce qui fait un tableau, ce qui sans qu’on ait besoin de rien y ajouter, offre au peintre un modèle. » Laurent Crassat applique ce concept érigé en principe en tant que romancier, presque une peinture, pour son premier roman La Résidence. Laurent Crassat, pendant un temps professeur au lycée français de Meknès, logeait avec sa famille dans la Médina. Les allers-retours entre son logement et le quartier européanisé du lycée, en inscrivant leurs différences, titillent sa curiosité et suscitent des interrogations au sujet de la présence française au temps du protectorat. Il avoue, dans une interview avoir été passablement ignorant de l’histoire de cette période. Sa réflexion remédie à cette ignorance partagée, n’en doutons pas, par un bon nombre d’entre nous et aide à sa compréhension. « Il m’a paru évident qu’on ne peut comprendre la colonisation tardive du Maroc (1912) sans savoir ce qui s’est joué à partir de 1830 dans le pays voisin. » En fait, l’ouvrage est à mi-chemin entre fresque romancée et récit historique. L’auteur produit un effet de mouvement par des descriptions au style libre alternant des époques et des personnages tout en respectant une chronologie et des faits documentés. Par un jeu d’ombres et d’éclairages crus, il anime un pan de l’histoire coloniale française en Afrique du Nord. Il use de l’humour par un ton narquois et acide calqué sur les raisonnements et foutaises des acteurs de l’époque ; ce qui ne rend pas moins crédible le narratif. Son style décapant, tel les touches expressives d’un Delacroix, donne vie et couleurs à ce passé ressuscité, sujet presque figé voire dépassé, allant de 1830 jusqu’aux années soixante du XXe siècle. L’auteur nous embarque dans une première partie sous-titrée la Poudre. Il débute son récit justement par l’embarquement raté du jeune comte Charles Henri de Mornay pour Alger. Le jeune noble se trouve chargé d’une mission. « Á cette date, hormis quelques ports du littoral, le vieil Empire chérifien et futur Maroc est une quasi "terra incognita", peuplée selon les Espagnols d’une myriade de tribus farouchement hostiles / xénophobes. Á la suite de l’annexion de l’Algérie le 5 juillet 1830, des lieutenants du sultan marocain ont été repérés aux abords d’Oran où les troupes françaises, fauchées par la dysenterie, sont confinées. Le comte de Mornay devra porter le message du roi Louis-Philippe au sultan Abd ar-Rahmân. Que sa majesté – enfin, le chef de ces sauvages – rappelle ses soldats en ses frontières dans les meilleurs délais. Le temps des croisades est révolu : en soi, la France n’a aucune vue belliqueuse sur l’Empire chérifien. » Sinon la foudre et la poudre s’abattraient comme Bugeaud en Algérie ! Avec le comte Charles Henri de Mornay en prélude, émerge toute une série de personnages aux portraits rapides mais néanmoins précis qui entament le déroulement de la fresque que dresse Laurent Crassat. Le peintre Delacroix accompagnera Charles Henri de Mornay, idée de la maitresse du comte, Mademoiselle Mars, actrice triomphante de la première pièce de Victor Hugo. En ces temps héroïques, des figurants non moins importants, Talleyrand, Hortense et son père le maréchal Soult, une partie de la fine fleur de l’époque prend vie, avec bonheur, sous la plume de l’auteur, ce n’est qu’un début. D’autres, moins connus, le sultan Abid al Boukari, puis l’hôte, Abd ar-Rahmân, suivent ou suivront, proclamés traîtres, comme Abd al-Qādir ibn Muhyindīn, dans les entrelacs de cette narration historique. Ainsi apparaissent des personnalités dont un admirateur et même défenseur de Delacroix « Adolphe Tiers (futur boucher de la Commune) ». Ils prennent le relais, chemin faisant, toujours avec une éclairante narration pimentée d’ironie aux allures d’épopée, normalement suite d'évènements historiques de caractère héroïque et sublime, mais, sous la plume de notre auteur, pas forcément. Le lecteur prendra plaisir au voyage salutaire de quelque cent soixante pages denses de l’histoire narrant la conquête, soi-disant civilisatrice et bienfaitrice. La Banque, titre du deuxième chapitre, accapare les recettes douanières du Maroc. Elle éveille un intérêt croissant pour ces contrées, pays de Cocagne, sorte de terre miraculeuse où la nature déborderait de générosité pour ses habitants et ses hôtes avides de richesse à exploiter. Le ton parfois acide et réjouissant à la fois, ne laisse pas indifférent. Tout en donnant une distance, il restitue l’atmosphère élitiste d’acteurs qui essaient de maîtriser le mouvement avec les errances des aléas, ignorent réalités et aspirations des peuples. L’Histoire se montre capricieuse mais un homme se détache, plus volontaire et astucieux, aussi plus compréhensif du terrain que nombre de va-t-en-guerre, la figure de Lyautey et de La Résidence, titre du dernier volet. Laurent Crassat nourrit son roman du spectacle tragique de cette mauvaise passion française, mais aussi européenne, du colonialisme. Il fait partager son regard critique et son questionnement. Pour le coup, selon Horace, « Tous les suffrages reviennent à celui qui a mêlé l’utile et l’agréable en donnant du plaisir et de l’instruction. » Autre mérite, au fil des pages s’insinue le désir d’en connaître plus et très heureusement l’auteur fournit en fin d’ouvrage une bibliographie comblant nos lacunes. La Résidence de Laurent Crassat figure, avec talent et un certain goût de la composition, un tableau saisissant dont environ presque un siècle et demi d’histoire offre le modèle. En ce sens, La Résidence ressort indéniablement du pittoresque à la lecture roborative. Michel Martinelli
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Sommaire Lectures ![]() Intervalles (Février 2026) 160 pages - 18 €
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