L’auteur nous offre ici un roman plein d’humour et de culture, d’autodérision et de dépaysement, avec un narrateur invité pour six mois en résidence artistique à Kyoto.
Dès les premières pages, alors qu’il est encore dans l’avion qui l’emmène au Japon, nous découvrons l’étrange maladie dont souffre Alexandre Vollin-Delbar. Par moments, la réalité qui l’entoure disparaît, remplacée par des visions picturales. Ce sont des crises qui surviennent sans prévenir et durent quelques instants.
Ainsi, pendant une promenade dans le quartier où se trouve la résidence, des images kaléidoscopiques l’assaillent : « la végétation, luxuriante aux abords des montagnes qui cernent Kyoto à l'est, se mue en couches successives de couleurs posées au pinceau – c'est du Pierre Bonnard, la touche est reconnaissable entre mille. Je ne vois plus la nature japonaise, cèdres, ambroisie ou azalées, mais une toile mouvante sur laquelle apparaissent les œuvres au rythme de mes pas : ici, près d'un modeste sanctuaire, surgissent les arbres du Balcon bleu, peints par Bonnard en 1910, ici ensuite, au bout d'un chemin donnant sur un jardin, c'est Bois en été, une petite toile vert et ocre de 1927. Plus loin, pendant que je longe le temple bouddhiste Reikan-ji, s'impose La Route au Cannet, une huile sur carton que j'ai vue au musée de Lodève il y a au moins quinze ans. Ma mémoire est précise, les teintes du tableau s'infiltrent dans le paysage, en gomment les reliefs. Et quand la réalité réapparaît par bribes je suis comme un aveugle qui recouvre la vue. »
Aucune consultation médicale n’a eu le moindre effet, aucun examen ne révèle la moindre anomalie. « Mon cerveau était dans la norme. Face à cette impasse, j’avais fini par inventer moi-même la définition de cette pathologie orpheline : la HMA, hypertrophie de la mémoire de l’art. »
Ainsi au fil du roman, des dizaines de visions artistiques vont nous accompagner pendant les promenades d’Alexandre à Kyoto et même à Tokyo pour une petite escapade touristique.
Alexandre se promène beaucoup pour ne pas rester enfermé dans le petit studio qui lui a été réservé. D’autant plus qu’il a vite compris qu’il n’était là que par erreur, son dossier ayant été confondu avec celui d’un autre artiste. Mais personne ne tient à révéler et assumer cette erreur, et Alexandre peut dont profiter sereinement de ses six mois de résidence.
Au fil de ses promenades, l’artiste nous raconte son parcours et notamment ses moments de gloire grâce à un galeriste aux dents longues et sans scrupules rencontré par l’intermédiaire d’une amie. « Il était passé dans le petit appartement avec vue sur le périphérique que je louais à Bagnolet, je sentais à ses coups d'œil anxieux à sa Rolex qu'il ne lui était pas envisageable de rester plus de dix minutes dans un espace aussi réduit. Il avait à peine regardé mes toiles, qui manifestement ne lui inspiraient rien, en revanche son œil s'était éclairé en voyant les grandes feuilles qui traînaient au sol :
– Super ! C'est quoi ça, exactement ?
J'étais surpris. Il s'agissait des papiers sur lesquels je réalisais mes croquis de personnages pour Let's Go Kids Production. Ils étaient destinés à la poubelle, mais comme le grain était lisse et solide, je les récupérais et m'en servais comme palette, ou pour sécher mes pinceaux en y étalant le surplus de peinture.
– C'est fort ça, mon gars, c'est beau, non ?
Contre toute attente, Fratelli s'enthousiasmait en admirant ces médiocres personnages disneyens barbouillés de couleurs vives. Je n'avais pas su quoi répondre.
– Belle trouvaille, avait-il ajouté alors que je me décomposais, mélange de pop art et de graffiti ! Mix entre Warhol, Lichtenstein et Basquiat... C'est le genre de trucs que je cherche depuis un moment, figure-toi ! Bravo mon vieux !
Il me tapait sur l'épaule comme si nous nous connaissions depuis toujours. Il ne s'agissait en aucun cas d'une plaisanterie, il était sérieux, j'étais effondré. »
Alexandre nous fait partager ses rêves d’artiste, ses recherches, ses échecs, ses enthousiasmes, ses déceptions. Il explore aussi le fonctionnement du marché de l’art dont sa réussite dépendait. Et aussi le complexe de l’imposteur qui ne cesse de le miner et que le doute sur la validité de sa présence à la résidence ne peut que renforcer.
Les balades japonaises, les références à l’art, l’autodérision du narrateur, la précision et la sensualité poétique de l’écriture, tout concourt à rendre très agréable et passionnante la lecture de ce roman qui sort des sentiers battus pour un voyage original entre réalité et onirisme.
À noter que l’auteur a lui-même bénéficié d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto en 2008. Passionné de culture japonaise, il a publié de nombreux ouvrages (carnets de voyage, bandes dessinées…) où se ressent très clairement cette influence. Cette fiction est irriguée par l’expérience et les souvenirs. Un grand plaisir de lecture.
Serge Cabrol
(18/05/26)