Retour à l'accueil du site





Frédéric FIOLOF

Un éloignement


Ce récit-témoignage nous plonge dans l’univers des conditions de vie d’un homme sans abri, un étranger sans papiers confronté au monde kafkaïen de la politique migratoire de l’administration française. Cet homme, c’est Rachid T. Le narrateur qui habite un quartier populaire de banlieue le rencontre un jour près de son immeuble. Rachid est reclus dans un abri de fortune sous les intempéries. Un dialogue s’engage entre les deux hommes mais… nous ne saurons que peu de choses de la vie de Rachid ; c’est un taiseux, ne se plaint pas, ne demande rien, comme éloigné de lui-même. Nous saurons seulement qu’il est Algérien, qu’il vit en France depuis dix ans, qu’il est sans papiers et sous le coup d’une OQTF (obligation de quitter le territoire). Soucieux du sort de son voisin d’infortune, le narrateur l’aide pour ses besoins élémentaires : quelques repas, des vêtements, le met en contact avec le Secours Populaire puis réussit à trouver pour Rachid un habitat chauffé et plus digne.

Et puis un jour, alors que Rachid se promène dans un parc près de son nouveau ‘domicile’, il est interpellé et transféré au centre de rétention administrative de Vincennes, un CRA, c’est-à-dire un centre où sont détenues des personnes qui n’ont commis aucun délit mais qui sont sans papiers. Bien sûr, bonne fille, l’Administration permet au ‘retenu’ de contester cette rétention par voie judiciaire afin d’obtenir une libération anticipée dont la durée maximale ne peut excéder 90 jours… Le narrateur va rendre visite à Rachid à Vincennes et l’accompagner aux audiences au Palais de Justice avec une avocate qui a bien voulu prendre en charge le dossier.  Nous allons ainsi assister de l’intérieur au rituel de la machine administrative avec son cortège de contrôles et d’absurdités, sans parler des conditions de détention déplorables. Non sans humour parfois, le narrateur relate des scènes d’audience où le sort des sans-papiers semble bien éloigné de la justice…

« Avant le début des audiences, une collégialité fraternelle semble animer les avocats des deux parties. Ils se déplacent d’un côté à l’autre, se saluent, rient, échangent des informations. On dirait une petite troupe de théâtre avant une représentation. Les Montaigu et les Capulet se font la bise, les Grecs et les Troyens se serrent chaleureusement la poigne… Ce qui m’interroge plus encore, surtout lorsque je les aurai entendu plaider, c’est le profil de ces jeunes avocates et avocats qui jouent la partition de la préfecture. Quelles sont leurs motivations ? Leurs convictions profondes ? Je n’arrive pas à imaginer que ces jeunes gens puissent être toutes et tous des idéologues forcenés de la reconduite aux frontières. Lorsque j’aurai assisté à plusieurs audiences, j’émettrai l’hypothèse personnelle d’une autre raison de ce choix : il est probablement beaucoup moins démoralisant de défendre la préfecture qui gagne toujours que les personnes sous OQTF qui n’ont jamais gain de cause. »

Sans jamais recourir à une rhétorique idéologique, la grande force de ce récit est de décrire factuellement la machinerie administrative et comment celle-ci contribue à éloigner un homme de sa propre existence.

En exergue de son livre, Frédéric Fiolof cite Alexandre Civico : « Tu songes au jour où, dans les classes, on enseignera aux enfants l’ancien régime démocratique, ce système politique qu’aucune révolution n’est venue mettre à bas, qui s’est simplement étouffé dans son propre vomi ». Un éloignement, un livre salutaire par les temps qui courent où le ‘vomi’ se répand en abondance.

Yves Dutier 
(19/02/26)    



Retour
Sommaire
Lectures








Quidam

(Février 2026)
128 pages - 15 €







Frédéric Fiolof
a travaillé une quinzaine d’années en Afrique et en Roumanie et vit aujourd’hui à Bobigny. En 2014, il a créé la revue La Moitié du fourbi. Un éloignement est son troisième livre chez le même éditeur.