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Benjamin Fogel écrit Les évadés du convoi 53 en mémoire de Paul, son grand-père. « Il voulait que l’on veille sur lui. Maintenant qu’il est mort, notre seule manière de veiller sur lui est de raconter son histoire. » À quinze ans, son grand-père lui paraissait intrigant. Qu’y avait-il d’extraordinaire, lorsque l’auteur, son père et son grand-père attablés devant des boissons dans un café, Paul avait déclaré : « C’est la première fois que trois générations d’hommes Fogel sont réunies ainsi, en petit comité. » ? L’extraordinaire pour Benjamin Fogel était que son « grand-père "exploitait" son fils. Voire qu’il le "manipulait", surjouant le mal-être, la fragilité et l’incapacité d’être au monde, pour le pousser à prendre soin de lui. » Bien plus tard, l’auteur prend la mesure de sa méprise et du tragique passé de son grand-père. « Paul souffrait du syndrome du rescapé. Peu importe ce qu’il faisait, il était coupable. Coupable d’être heureux, persuadé qu’il ne méritait pas de vivre comparé à tous ceux dont la lignée s’était éteinte. » Après un temps de maturation, de recherche approfondie aussi, Benjamin Fogel livre un témoignage bouleversant, rend un émouvant hommage à un homme simple, usant d’une écriture lumineuse et directe ; Paul « ne voulait pas être considéré comme un surhomme qui était parvenu à dépasser son trauma. Il réfutait l’idée qu’on puisse "guérir" de la Shoah. » Tout commence par une banale histoire d’amour dans les couloirs de l’hôpital Broussais. Non pas celle de Paul, mais de son frère Robert avec Lucie. Lui, homme charmant, romantique, gère les tâches administratives d’un professeur dermatologue, pionnier de l’hématologie. Tout dévoué soit-il, « Robert n’en reste pas moins juif – même si Lucie ne sait pas comment être juif se traduit chez Robert, lui qui ne croit pas en Dieu et ne sait rien de ses racines polonaises. » Elle, infirmière, sage fille d’une modeste famille, son breton de père, Georges Jaouen, répète à l’envi « il n’a rien contre les Juifs. Il les juge mesquins et calculateurs, ce qui n’est pas pire à ses yeux que les Français, aigris et envieux. » Et puis Robert chante d’une voix ensorcelante. Robert et Lucie doivent faire preuve de discrétion ; elle « se moque des origines de son futur époux. Robert lui a promis qu’il lui présenterait bientôt ses parents. » Les histoires d’amour sont réputées finir mal en général, celle de Robert et Lucie n’y échappe pas, bien avant le dicton. Robert possède un fâcheux penchant, il est volage ! Lucie se présente à sa porte, entend les éclats d’une voix féminine. Elle tambourine à la porte de Robert qui lui ouvre torse nu, le pantalon à peine enfilé. « Sur le lit, une jeune brune, adossée contre l’oreiller, l’air terrorisé, cache ses seins, les deux bras repliés sur sa pointine. » Lucie vacille et fuit tout en pensant que Robert la rattraperait pour une explication. Rien ne suit. Dépitée, le cœur piétiné mais soudainement devenu patriote, elle dénonce, par lettre anonyme, Robert qui entre-temps s’est réfugié chez ses parents Armand et Hélène Fogel auprès desquels vit déjà son jeune et optimiste frère Paul. L’attitude de Robert paraît inconséquente alors qu’il se montre confiant. « Il est citoyen à part entière. Sa famille a déjà prouvé sa loyauté à la France : au quotidien et au combat. C’est en confiance qu’Armand les a poussés à s’inscrire sur les registres spéciaux et à faire tamponner leurs papiers du mot "Juif", un tampon à l’encre rouge, de 1,5 centimètre de large sur 3,5 de long. Robert lui aussi est convaincu : tous les Juifs de Paris qui devaient être déportés ont été arrêtés l’été dernier, lors de la rafle du vélodrome d’Hiver. Mais ne se voilent-ils pas collectivement la face ? » En réalité, son cœur balance entre Lucie, l’infirmière et la jeune brune, une chanteuse. Il ne cache pas à ses parents son indécision. Drancy, Cité de la Muette, l’histoire d’un bâti, œuvre des architectesBeaudoin et Lods. D’abord habitat, ultérieurement caserne de gendarmerie, les bâtiments servent ensuite de camp d’internement nazi avant déportation dans lequel Marcellin Vieux, le capitaine de gendarmerie et personnage tristement réel, cravache en main, distribue les coups sur tous ceux qu’il approche. Drancy, camp d’internement, antre de l’enfer et plaque tournante avant les camps d’extermination, dans lequel allaient vivre, plutôt survivre dans des conditions d’hygiène et de malnutrition abominables, nombre de familles juives piégées. La famille Fogel y échoue. S’y active aussi Sylvain Kaufmann. Personnage hors du commun et d’un courage exemplaire. Il conseille et tente de soulager les prisonniers comme lui, les aide à survivre, leur apprend comment procéder pour ce faire. Il sauve Hugues Steiner qui pense qu’en faisant une grève de la faim, il forcera ses tortionnaires à le transférer dans un endroit plus soutenable. « Pourquoi m’aider ? Je ne suis personne ici » demande Hugues. Toute l’abnégation de Sylvain se trouve dans sa réponse. « Je n’ai pas besoin que tu sois quelqu’un. On doit se serrer les coudes. Être des mensch*. C’est la seule chose que l’on peut faire. Garder la tête haute et sauver le plus de personnes possible. » Sylvain Kaufmann ne fait rien miroiter, reste factuel et sincère. « Survivre ou mourir n’était à Drancy qu’une question de chance. Sylvain, comme les autres devait composer avec la difficulté de voir disparaître ses amis et ses connaissances. On croisait des gens dans la cour, dans la queue pour les latrines, on échangeait quelques mots à voix basse. On partageait espérance et douleurs, et un jour on réalisait qu’ils n’étaient plus là, mais partis pour cet ailleurs sur lequel on entendait les pires rumeurs. » Toutefois, Sylvain saura inspirer le souffle nécessaire parmi des prisonniers, trouver des oreilles attentives, notamment celles des frères Robert et Paul Fogel, pour fomenter une évasion. La solidarité supplante la méfiance. À travers chaque singularité et leur nuance perce une partie d’humanité. L’intimité de chacun des personnages happe le lecteur, lui rappelle l’ironie du sort et son incompréhensibilité ; celle des personnages pourraient être la nôtre. L’histoire familiale devient mémoire collective. Les divers personnages s’incarnent, avec leur portrait, tout autant que ceux de la famille Fogel. L’auteur concilie non seulement roman et drame humain insupportable, terrifiant, mais il nous bouleverse et nous éprouve. Benjamin Fogel conte l’aventure d’une poignée d’hommes déterminés avec les ressorts d’une intrigue. Le temps s’éternise, suspendu et émaillé d’aléas, les prévisions se métamorphosent en illusions déçues, retardant de page en page un dénouement quel qu’il soit. Ce ne sont pas des surhommes mais des héros malgré eux qui agissent humainement, la peur au ventre, malmenés au présent et sans certitude pour l’avenir. Des hommes ! Nous sommes loin des schémas des super-héros Marvel. L’auteur reconnait adopter une narration romanesque tout en respectant les faits, même ceux semblant insignifiants sous peine de compromettre la réalité. La fiction lui sert pour combler des manques malgré la documentation accumulée, « relier les points et mettre en scène des dialogues, en extrapolant à partir des éléments à ma disposition. » Avec Les évadés du convoi 53, la littérature nous rend attentifs à une vraie leçon de vie ; et, partant de l’histoire vraie de Paul, permet à Benjamin Fogel de concrétiser une promesse, celle de veiller sur lui et, par la bande, évoquer le grand-oncle Robert qu’il n’a jamais connu. Michel Martinelli (20/07/26)
* Mensch en allemand signifie « humain » certes, mais ce terme est devenu dans la culture yiddish judéo-allemande un acte de nomination s'exprimant par une interjection, un compliment. En yiddish, la langue des Juifs d'Europe centrale et orientale, ce terme a acquis une connotation morale. Un Mensch est « une personne digne d'être admirée et imitée, qui possède un caractère noble », selon Leo Rosten, auteur du lexique Les Joies du yiddish (Calmann-Lévy, 2011). (Source Wikipédia) |
Sommaire Lectures ![]() Gallimard (Mars 2026) 304 pages - 21 € Version numérique 14,99 € ![]() Benjamin Fogel éditeur et écrivain, est notamment l'auteur de La Trilogie de la Tranparence (Rivages Noir, 2019-2024). Bio-bibliographie sur Wikipédia |
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