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Frédéric DORÉ
L’ami secret
Il est des livres comme des rencontres. « Certaines rencontres doivent tout au hasard. Pour d’autres, vous avez le sentiment d’une sorte de colin-maillard où la vie vous pousse par petites touches, les yeux bandés, vers quelqu’un. » C’est alors que vous découvrez L’Ami secret, roman, et son auteur Frédéric Doré, épatant. Deux en un penserez-vous ? Bien plus encore grâce à une intrigue captivante, un autre écrivain, Truman Capote, se glisse dans l’histoire en compagnie d’un ami pudique et très discret, Paco Beaulieu, en recherche d’écriture. Ajoutez une galerie de personnages dont Frédéric Doré se plaît à nous faire partager la chaleureuse et paisible fréquentation.
Lorsqu’il est en panne de contrat, le narrateur et rockeur "has been" à mi-temps, nom de scène William Gardner, exerce sous son nom complet de l’état civil, William Camille Gardner, en tant que "personal property appraiser" (évaluateur de biens personnels). Autrement dit, sa fonction le charge alors d’évaluer un bien et mettre un prix. Un travail de pro avec références et tarifs conséquents. Ses revenus seraient mirobolants, toutefois, habité par un esprit de liberté, William Gardner préfère sa musique avec des tournées couvrant tout juste les frais mais pas suffisantes pour ses besoins réduits. Il vit à Meatpacking District, un quartier commerçant branché de New York, autrefois monde plus populaire des abattoirs aux loyers accessibles. Grâce à Arthur, le propriétaire de l’immeuble où réside William, et sa résistance aux propositions alléchantes des promoteurs, la vie y reste possible voire affectueuse, tant que ses locataires, sorte de confraternité paisible, lui règlent les loyers pour entretenir le bâtiment. Mais justement, ces derniers temps, William éprouve des difficulté pour s’en acquitter.
Le dernier concert en date, le jour de son anniversaire, William Gardner animait une soirée minable de fin séminaire. « Le cachet est dérisoire mais ils ont pris en charge le billet d’avion, la location de la voiture et la nuit d’hôtel. Et des coupons de réduction pour mon dîner et mon petit déjeuner. J’ai connu pire. » Il finit la soirée en solitaire. En rentrant à l’hôtel, un message en attente sur son portable lui propose un travail. Un certain Beaulieu désire faire estimer l’héritage de son père, Paco Beaulieu. Pour le fisc, ce patrimoine supérieur à 650 000 dollars nécessite l’œil d’un professionnel. Dans une situation financière précaire, l’offre dépannera, et William Gardner accepte. « Si j’avais su à ce moment-là dans quelle aventure cet appel allait m’embarquer, j’aurais balancé mon portable dans le Colorado sur les routes de l’aéroport. »
William Camille Gardner expertise sans difficulté apparente « Un débarras, un bureau accolé à la chambre de Beaulieu et, pour finir, j’irai faire un tour dans la cuisine. Pas des endroits où trouver des trésors a priori mais je dois être exhaustif. En fin d’après-midi, je devrais avoir terminé : noté le contenu de toutes les pièces et photographié chaque objet. Tout l’appartement de Beaulieu sera sur une clé USB […] Le vrai travail commencera, celui que je préfère, les recherches. » Parmi des alignements d’objets, dans une vitrine, une boîte vidée de son contenu recélant naguère un gel contre les morsures de serpents. Surprenante, la boite présente un méli-mélo de petites illustrations de magazines collées et découpées. Sur le couvercle, une mention calligraphiée : Namurt Etopac, laquelle tout intrigante soit-elle, n’interrompt pas la suite de l’expertise de William. Le déclic vient plus tard, à tête reposée, en faisant défiler les photos du dossier. « Les images se succèdent. Je fais le vide dans ma tête. Tout à coup, l’évidence. La boîte antivenin […] Namurt Etopac. Comment ai-je pu passer à côté de ça ? Son nom s’écrit à l’envers. Namurt Etopac - Truman Capote. » Plus troublant mais pas anormal, William a été contacté par un mystérieux collectionneur de manuscrits cherchant à préempter d’éventuelles trouvailles de William.
La boîte mystérieuse devenue un casse-tête, l’expertise soulève des questions auxquelles seul un connaisseur réputé, invité à déjeuner, apporte un début d’éclaircissement. Pour lui, les boîtes étaient une façon artistique, pour Truman Capote, de remercier après une soirée ou pour d’autres circonstances. « Celle de Beaulieu a toutes les chances d’avoir été une attention particulière à son égard. » L’objet n’est donc pas sans valeur aux yeux des passionnés de Truman Capote. Une question subsidiaire turlupine William ; quel est le Graal de ces passionnés pour lequel ils seraient prêts à tout ? Réponse : « Le manuscrit de Prières exaucées. Vous avez du temps ? » William commande les déserts. Seuls certains chapitres de Prières exaucées parurent dans la revue Esquire, disséquant « cette société de faux-semblants où sa mère s’est noyée. » Truman Capote devint persona non grata à la suite de ces parutions. Il voulait se surpasser. « Transformer l’aristocratie américaine en œuvre d’art. Truman disait que Proust était son ami secret. Prière exaucées est aussi un règlement de compte avec cette high society. »
Suivre les traces de Paco Beaulieu c’est faire le lien avec Truman Capote et mène William Gardner à la quête du manuscrit de Prières exaucées, à débusquer des zones d’ombre, se confronter à lui-même et appréhender aussi la complexité des histoires d’amour. Quant à l’auteur, Frédéric Doré, en ciblant Truman Capote, il nous rafraîchit un écrivain d’exception et profite de ses caractéristiques pour nourrir une intrigue adroitement menée. Au fil des pages, elle offre l’occasion de s’attarder sur des rencontres, certaines inopinées, d’autres relançant l’attention de William Gardner en lui indiquant des pistes ou le renvoyant à ses failles. Ces personnages bousculent en douceur, fragmentent la réalité en monades et contribuent à élargir le champ des possibles, expriment un point de vue décalé et à leur mesure : modestie, cordialité, finesse d’esprit, tension ou nostalgie. Leurs apparitions, même fortuites, donnent une tonalité émotionnelle importante au récit, le trame en filigrane. Chacun est porteur d’un message. L’auteur porte une attention bienveillante qui n’a rien à faire avec la condescendance, mais coïncide avec une philosophie au sens étymologique du terme, une conception préférant privilégier les qualités d’autrui et négliger toute mesquinerie, l’union plutôt que la discorde. Le regard porté, réaliste et ancré par de nombreuses références, esquisse l’atmosphère à un moment donné, avec une implicite critique.
Bercé par un humour subtil, happé par un style vif procédant par touches évocatrices et d’autres suggestives grâce à une écriture concise, le roman de Frédéric Doré, L’Ami secret, devient notre ami et une délicate histoire d’amour. C’était, aussi, l’Amérique imaginaire d’autrefois !
Michel Martinelli
(12/03/26)
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Lectures

Buchet-Chastel
(Janvier 2026)
272 pages - 21,90 €
Version numérique
15,99 €

Frédéric Doré
est né à Caen. Diplomate, il a vécu longtemps dans les Amériques. L'Ami secret est son deuxième roman.
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son précédent roman :
Mustang
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