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Jordan HARPER


Tout le monde sait


Tout détenteur de pouvoir, même de son semblant si petit soit-il, cherche à le conserver à tout prix. Un pas de côté mal assuré alors, de la toute-puissance, suit une fatale déchéance. À Los Angeles, capitale d’un dédale de rues à la circulation intense entre les habitations luxueuses implantées parmi les collines, pour éviter le télescopage d’une réputation, son discrédit synonyme d’humiliation et de cible parfaite de la vindicte, il existe un moyen de sauver la face et garder l’honneur, à condition d’en avoir les moyens. Mae Pruet y travaille en experte. Elle gère la crise pour enterrer tout scandale avec un principe : « Ne te soucie pas de la vérité. Non que la vérité n’ait pas d’importance. C’est juste qu’on s’en fout. »

Jordan Harper nous plonge dans une ville aux multiples physionomies, nous en décrit certains charmes mais le trait en noircit vite bien des aspects. « Los Angeles est en flammes. Un taré fout le feu aux camps de sans-abris. Ce soir, il s’en est pris à un village de tente de Los Feliz, près de la 5. L’incendie s’est propagé à Griffith Park. La fumée crée un coucher de soleil incroyable. Les particules en suspension hachent la lumière, la font virer au rouge. Le ciel est une plaie aux couleurs électriques.» L’illusion du décor s’estompe dès les premières pages, un monde secret grouille derrière la pompe hollywoodienne.

Le Château Marmont sert de dénomination ampoulée pour l’architecture gothique vieillot-chic d’un hôtel de passe le plus tendance. Mae nous y entraîne en guise de prologue initiatique et démontre son savoir-faire. Son patron, Dan, lui demande de s’y rendre afin d’arranger l’histoire d’une jeune actrice, l’étoile montante Hannah Heart, et son retour organisé par des communicants après une cure de désintoxication. « Vous connaissez son visage. Même quand il est caché par une capuche et d’immenses lunettes noires, vous le connaissez. Cette certitude flotte dans l’air comme la fumée d’un feu de forêt. Même si vous n’avez pas vu les dix saisons d’As If ! ou ses films merdiques pour préados, vous la connaissez. » Mais quand Hannah retire ses lunettes, « Son œil gauche, violet et enflé, est une prune éclatée. »  La prunelle, amochée par un magnat richissime et pratiquement intouchable, risque sérieusement de compromettre son premier jour de tournage et surtout symbole d’un "foirage" cuisant de la rédemption promise. Hannah flirte avec une fin de sa carrière à peine débutée. Mae, astucieusement, trouve la parade renversante, une apparence de crédit pour rendre fiable les mensonges qui seront diffusés afin de redorer le blason d’Hannah. Une affaire banale, une bagatelle presque quotidienne pour Mae dans un monde de m’as-tu vu.

Avant, Mae s’appelait Amanda Mae Pruett et vivait une jeunesse à Monett, dans le Missouri qu’elle s’est empressée de quitter dès que possible pour n’importe où. L’entraînement au tir dispensé par son père la traumatise. Elle éprouve un sentiment de terreur et en même temps une attraction pour les armes. « Je suis une balle, décide-t-elle. Et je vais construire un flingue qui m’expédiera loin d’ici. » Diplômée d’une université de Caroline du Nord, elle arrive à Los Angeles et décide d’abandonner son premier prénom. Mae travaille comme assistante dans l’industrie du cinéma. Un jour, Dan, aujourd’hui son chef, l’a contactée. Il travaille pour Mitnick & Associés, une agence majeure de gestion de crise. « On est la face cachée des RP. C’est grisant. On ne publie pas les bonnes nouvelles – on étouffe les mauvaises. […] Tu sauras des choses que personne d’autre au monde ne peut savoir. Tu feras un sale boulot pour des salauds – mais bon, le salaire est proportionnel. Tu auras un aperçu des coulisses. C’est effrayant. Mais c’est stimulant. »

Mae pense avoir trouvé sa voie, Dan lui enseigne les ficelles du métiers. Elle s’épanouit. Un monde, plutôt un écosystème totalement à part s’ouvre à elle, une bulle dans laquelle elle apprend « À faire les choses sans qu’on lui demande. À aimer être en colère – et comment se servir de cette colère pour qu’elle ne la consume pas. Elle ignorait alors que c’était un entrainement. Qu’elle se préparait à mener cette guerre secrète. […] Je suis une balle. » Dernièrement Dan lui a fixé un mystérieux rendez-vous et proposé, avec moult sous-entendus, de collaborer à une entreprise aux allures de combine n’ayant rien à faire avec leur employeur. Dan laisse un délai à Mae pour réfléchir et donner sa réponse lors d’une nouvelle entrevue discrète prévue le lendemain. Malheureusement, ce lendemain devient un jour fatal pour Dan, assassiné au volant de sa voiture.

Le tueur a vite été identifié, la traque policière diffusée en direct sur les chaînes TV. Une vraie chasse à l’homme faisant de chaque téléspectateur un commentateur. « L’homme en tee-shirt blanc crie. On n’entend rien d’autre que les sirènes et le bruit de l’hélico. Il tient quelque chose. Il s’agite. […] Les détonations font saturer le micro – on les perçoit comme des saccades de bruits blancs. […] Quelqu’un dit : Oh mon Dieu. » Après une courte interruption d’images, le fugitif git, abattu. La police assure un énergique et indiscutable professionnalisme. Rien de la version officielle de l’assassinat de Dan, ni celui du meurtrier, ne colle pour Mae. Elle veut comprendre, se sent soudain très seule face à un monde où tout s’effondre, se révèle être le fruit de calculs tordus et la façade d’une énorme manipulation dont elle croyait posséder les clés. La vérité, Mae n’a pas le contrôle, sonne un réveil traumatisant et la force à regarder ce qu’elle contribuait à cacher.

Heureusement, Mae a eu une aventure avec un colosse, Chris, ex-flic, aussi ex-petit ami perdu de vue, qui croise son chemin à nouveau. Lui aussi enquête sur la mort de Dan pour le compte de puissants personnages à la tête d’entreprises plus ou moins visiblement liées à Mitnick & Associés. Mae les nomme "La Bête", un consortium chargé de faire du nettoyage ou de mettre de l’huile dans les rouages par des moyens radicaux ; l’impunité à tout prix. "La Bête" se caractérise par la volonté de rester la plus discrète possible. Tentaculaire et redoutable, elle possède aussi les moyens de son efficacité par son réseau de pouvoir impliquant les politiciens, policiers, producteurs et biens d’autres encore, mais aussi l’omerta pratiquée à tous les niveaux. Tout le monde sait, personne ne parle.

L’occasion pour Jordan Harper de nous promener – c’est fréquemment le cas lorsque des écrivains de polars s’aventurent dans les rue de Los Angeles et nous font profiter d’endroits de restauration plus ou moins raffinés ; des descriptions d’une lecture monotone. Mais, avec Harper, son talent et sa patte noire, chaque coin de rue recèle un scandale à étouffer aux relents d’actualité et leur malaise assuré. Ce dédale contribue à complexifier l’intrigue, s’aidant d’une fragmentation de la narration manipulant Mae et Chris. L’histoire nerveuse se compose de découpages des situations rencontrées par les personnages principaux.

Le regard de Harper, glaçant sur une Amérique californienne contemporaine, décortique un système de corruption d’une société du paraître. Une critique acerbe d’un mode vie où la vérité se trafique à coups d’arrangements, une manière de fonctionner habituelle. Il devient facile de se perdre au sein de ce réseaux routier et ses escales de restauration. Dangereux, il allégorise un système sans visage de corruption, disséminé, impossible à vraiment identifié, fait de rouages complaisants, de violence et renvois d’ascenseur. Le déchiffrer plonge le lecteur dans une atmosphère oppressante et une perspective chaotique sans espoir de retour au calme. Il n’est pas recommandé de toujours respecter les stops ou les feux tricolores au rouge, il peut vous en coûter. Harper frappe fort.

Michel Martinelli 
(26/03/26)    



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Noir & polar








Actes Noirs

(Janvier 2026)
432 pages - 23,50 €

Version numérique
17,99 €


Traduction de l’anglais
(États-Unis) :
Laure Manceau











Jordan Harper
a travaillé dans la pub,
a été critique de rock et scénariste de séries télé, notamment The Mentalist.












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