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Jadd HILAL

Ici commence la terre



Pour son quatrième roman, Jadd Hilal, professeur de philosophie en région parisienne, donne la parole à sa grand-mère palestinienne qui, sous le nom d’Aïda, narratrice de ce roman, raconte à la première personne son enfance et son adolescence au milieu des oliviers puis en 1948 l’obligation de quitter le village et le long chemin de l’exil et dans les camps de réfugiés et au Liban avec son mari et ses enfants. Des décennies d’humiliation, de violence et de peur…

Son enfance était heureuse. Sa famille possédait des champs à perte de vue.  Elle avait un ami de son âge, Adam. « Le cadet de nos voisins au petit portail doré. Juifs. Nos familles fêtaient l’Aïd ensemble, Pessah, et les feuilles de vigne allaient et venaient. »
En grandissant, Aïda a compris que son père dilapidait son argent dans l’alcool et les jeux.
« Ma sœur, Hawa, était amoureuse d'un garçon dont la famille était pauvre. Mon père a dit "non" aux fiançailles et quelques jours plus tard, il a perdu contre le fils d'un certain Yasser, au rummy. Des soldats anglais de passage nous avaient ramené ce jeu un été, avec leur maudit whisky, deux fléaux qui avaient rendu les hommes fous depuis. Mon père n'avait pas l'argent. Il a donné Hawa à Yasser. Pour solder sa dette. Elle est partie du jour au lendemain à l'autre bout du village, au bras de cet inconnu de soixante-dix ans. »

Pour ne pas connaître le même sort, Aïda a choisi elle-même son mari.
« Mon père ne voudrait pas que j'épouse Adam parce qu'il n'était pas musulman. J'ai traversé le che­min devant chez moi pour demander la Main de Ghani, en me répétant que ce serait toujours mieux qu'un vieillard. C'était le fils des Jawad, il habitait une immense maison à colonnades. Je lui ai dit "je t'aime", "j'ai eu le coup de foudre", je savais comment survivre. […]
- D'accord.
Le seul mot que je l'ai entendu prononcer de sa voix nasillarde, quand je lui ai fait ma demande. »
Les parents de Ghani pensaient que ceux d’Aïda étaient riches au vu des terres qu’ils possédaient. Aïda n’a rien dit et le mariage a eu lieu.
Ghani était un garçon étrange, passionné de musique, passant tout son temps à jouer du Mijwiz, une double flûte en bambou.
La nuit de noces a été rapide et frustrante mais féconde et neuf mois plus tard, Aïda accouchait de faux jumeaux, un garçon et une fille.

C’est le père d’Adam qui est venu les prévenir.    
« – Vous devez partir, Mohamed. Il se passe des trucs là-haut, entre les pays. I)es gens vont venir dans les prochains jours pour vous prendre vos terres, je le sais de source sûre. […]
– Ces gars-là sont des sauvages et ils sont armés jusqu'aux dents. Vous reviendrez quand ça sera calmé. Pour l'instant, il ne faut pas rester là. Ils ont des fusils, khalass, il faut partir. […]
– Il paraît qu'un camp a été établi à la fron­tière avec le Liban, vous y serez à l'abri. »
Les familles d’Aïda et Ghani et d’autres musulmans du village ont tout quitté et se sont réfugiés dans le camp de Baalbek à la frontière du Liban. C’était le début de l’exil de toutes une vie.

Mais Ghani rêvait de devenir musicien à Beyrouth. Il a emmené Aïda et les enfants en ville. Il pensait que seul son talent pouvait compter. Il a déprimé quand il a compris que le fait d’être palestinien en faisait un musicien de seconde zone qu’on employait seulement lorsqu’aucun libanais n’était disponible. Une année a passé, l’argent s’est épuisé, ils sont retournés à Baalbek.
Ghani ne supportait pas de ne pas pouvoir vivre de sa musique.
Aïda a dû gérer l’exil, la misère, la dépression de Ghani…
« Je me suis dit qu’un bébé l’attacherait peut-être plus à moi, qu’il hésiterait à partir s’il devait me quitter avec trois enfants au lieu de deux. C’était idiot. Mais à ce moment-là, j’aurais tenté n’importe quoi Batala est née, sans amour. »
Et plus tard, il y a encore Moudika, la petite dernière. La dépression de Ghani ne s’est pas améliorée et il a fini par s’enfuir. Aïda s’est retrouvée seule avec quatre enfants, changeant de lieu de vie en fonction des événements.

Au fil des courts chapitres de cet émouvant roman, on voit les années passer, on assiste aux soubresauts de la vie politique notamment au début des années 80 au Liban. L’élection de Bachir Gemayel et son assassinat trois semaines plus tard, l’occupation du Sud Liban par l’armée israélienne, le départ de l’OLP vers la Tunisie, les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila…

On voit les enfants grandir, les aînés en révolte, les deux plus jeunes préférant investir leur énergie dans les études. Batala devient journaliste et travaille pour un quotidien libanais de gauche, As-Safir, mais en 1982 l’armée israélienne a tenté d’occuper les locaux du journal et a arrêté tous les Palestiniens de la rédaction. Batala y a échappé. On lui a proposé un poste dans un quotidien français, elle a accepté. Sa mère, exclue de son appartement par des membres du Mouvement shiite Amal, a décidé aussi de quitter le Liban pour rejoindre sa fille à Paris.

C’est une extraordinaire aventure humaine, pleine de peur et de courage, que Jadd Hilal réussit avec ce roman. À la fois la fresque passionnante d’une famille palestinienne dans l’Histoire de la région pendant un demi-siècle et un bel hommage à sa grand-mère dont une photo est reproduite en fin d’ouvrage.  

Serge Cabrol 
(26/10/26)    



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Elyzad

(Août 2026)
288 pages - 21,50 €













Jadd Hilal,
né en 1987, enseigne les lettres et la philosophie
en Île-de-France.
Ici commence la terre
est son quatrième roman.



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