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Victoria KAARIO

Mon œil



« Je souffre d’un strabisme divergent intermittent de l’œil gauche, et convergent intermittent de l’œil droit. Je louche rarement des deux yeux en même temps, mais je ne vais pas cacher la vérité, cela arrive. »
Ainsi commence ce livre à la fois drôle et émouvant où Victoria, à partir de cette particularité visuelle, évoque le regard qu’elle porte sur son enfance et sur ses parents aujourd’hui âgés et aux relations compliquées.

Le strabisme intermittent se déclenche en cas de grande fatigue ou de choc émotionnel. La façon dont le père le provoque pour que le spécialiste puisse le constater est assez violente mais efficace.
S’ensuivent de nombreux tests et une rééducation en orthoptie. « Il fallait poser son menton sur le repose-menton glacial, coller son front contre le repose-front et placer ses yeux bien en face de chacune des lentilles. Je voyais, d’un œil, un oiseau, et de l’autre, une cage. L’objectif était de faire entrer l’oiseau dans la cage Je ne comprenais pas. En quoi cela rééduquait-il mes yeux de mettre des oiseaux en cage ? »

À onze ans, elle est opérée mais, six mois après la cicatrisation, le strabisme est revenu. Il faudra vivre avec. Mais, après tout, « Que serait-il arrivé à la pensée de Sartre si, à l’époque, on l’avait opéré pour forcer chez lui une vision binoculaire ? Qu’est-ce qui dans sa pensée, son regard sur le monde, aurait été modifié ? »

Victoria évoque au fil du livre, de nombreux artistes et leur rapport à la vision : une sculpture de Giacometti (Pointe à l’œil) ; les lunettes noires d’Isabelle Adjani ; Perec à qui on demande de rédiger l’introduction d’un ouvrage collectif consacré aux lunettes alors qu’il jouissait d’une excellente vision ; le regard de la modèle dans La femme au perroquet de Manet ; mais aussi Descartes (« au dix-septième siècle, une personne souffrant d’un strabisme était désignée comme une personne louche »,  Beckett, Rembrandt, et bien d’autres encore…

L’autrice cite aussi Marguerite Duras dans La vie matérielle : « Je crois, la mère, dans tous les cas ou presque, dans le cas de toutes les enfances, dans le cas de toutes les existences qui ont suivi cette enfance, la mère représente la folie. Elle reste la personne la plus étrange, la plus folle qu’on n’ait jamais rencontrée, nous, leurs enfants. »
Très vite, ce sont ses parents que Victoria met en scène. Claire a soixante-seize ans, Gérard en a quatre-vingt-quatre et leur vie n’a rien d’un long fleuve tranquille ou d’une retraite tendre et apaisée.
Sa mère, et l’on comprend la référence à Marguerite Duras, est exigeante, violente et égoïste. Elle harcèle Victoria au téléphone. Elle accuse son mari de vouloir la tuer et, après avoir porté plainte au commissariat, ce sont les policiers qu’elle harcèle. « Elle me téléphone au commissariat à peu près tous les deux, trois jours. Elle menace de se suicider si je ne clos pas l’enquête tout de suite. […] Comme elle profère des menaces d’atteinte à sa vie, je suis chaque fois obligé d’envoyer un agent chez elle pour vérifier qu’elle n’est pas passée à l’acte. Parce que ça pourrait nous retomber dessus s’il lui arrivait quelque chose. […] Chaque fois que l’agent qui a fait le déplacement sonne, et qu’elle finit par ouvrir, elle dit que non, elle n’a jamais dit qu’elle allait se tuer, que tout va bien. C’est… une perte de temps pour nous, vous voyez ! » C’est un soulagement pour tout le monde quand le dossier est clos. La magistrate a rendu son avis, aucune charge n’est retenue contre le père…

De nombreux thèmes sont évoqués au fil du livre. Victoria les enchaîne par des liens logiques et dédramatise beaucoup de situations par l’humour et son inépuisable sens de la formule. Ainsi pour parler de sa sœur aînée, Eve : « Elle quitte la Grande-Bretagne pour l’Australie. Troquer la Manche contre un océan pour faire rempart à une mère déchaînée, ça ne peut se refuser. »

Le strabisme intermittent de Victoria nous offre un regard caustique sur sa vie depuis l’enfance, sur l’impact social et psychologique d’une différence de quelque nature qu’elle soit, et, une fois adulte, sur les relations souvent difficiles avec les parents vieillissants.  Après trois albums pour la jeunesse, voilà un premier roman très réussi, porté par une écriture vive et incisive qu’on retrouverait avec plaisir dans d’autres ouvrages. À suivre…

Serge Cabrol 
(12/10/26)    



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Verdier

(Août 2026)
128 pages - 17,50 €









Victoria Kaario,
titulaire d’un master en arts du spectacle et d’un master en sciences du langage, a étudié le théâtre au conservatoire. Elle a écrit plus d’une vingtaine de fictions radiophoniques et trois albums pour la jeunesse publiés aux éditions du Rouergue.


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