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Kevin BARRY

Les amours en fuite


En 1891, Butte, dans le Montana, s’affiche comme une ville où l’on ne dort pas. « Ça hurlait avec un fracas d’enfer comme dans un asile d’aliénés. […] un type avec une vraie tête d’Irlandais, une espèce de vieux fou ridicule affublé d’un accoutrement de haillons incongrus et de peaux crasseuses avec des touffes de poils qui lui sortaient des oreilles et des yeux brûlants comme des astres en fusion ; pris par une espèce de transe » titube et déambule dans la rue de Wyoming Street, en proposant des patates chaudes. Voilà un des spécimens dont regorge la ville minière de Butte à l’aspect rustique et aux artères boueuses. Les hommes se noient dans l’alcool, et toute conversation peut finir violemment. Un décor dans lequel débute Les amours en fuite de Kevin Barry, l’histoire d’une chevauchée amoureuse contant les amours bucoliques et déjantés de Tom Rourke et Polly Gillespie à travers les froides contrées hivernales du Montana, un État de l'ouest des États-Unis. Les romans d’amour font florès en littérature, mais Kevin Barry, avec Les amours en fuite, se démarque par le style et ce n’est pas un des moindres attraits de ce récit aux allures de western dans lequel affleurent sans cesse humour et tendresse dans un monde souvent cruel, mais pas toujours.

Le premier chapitre intitulé Premier contact donne le ton en présentant un des personnages principaux tout en posant l’atmosphère de la ville. Tom Rourke, Irlandais lui aussi, croise le vendeur de patates, s’identifie au vieux fou, plein de compassion, et prend conscience, « c’était ça son putain de destin à lui. » L’auteur propose un long portrait soigné de Tom ; un homme frêle encore très jeune, un peu marginal, assistant d’un photographe et un peu poète. « On lisait dans ses prunelles la terreur de l’homme qui pense qu’un peu de bonheur lui est dû. […] Aider les autres, il avait ça dans le sang. Il ne prenait pas plus d’argent qu’il ne fallait pour se rincer la dalle et se morphiner. » Écrivain public à ses heures, il vivote auprès de rudes gaillards plus ou moins dégrossis. Souvent, ils lui demandent de rédiger des lettres enflammées pour convaincre quelques inconnues lointaines de les épouser. « Discrétion et imagination et quelques omissions subtiles et le tour était joué. »

De longues pérégrinations mouvementent les nuits de Tom, armé de son couteau Barlow pliant à manche oblong et sa boîte à opium. Elles commencent par de fermes résolutions. « Pas question de sortir ce soir. Il alla jeter un œil au Pay Day mais seulement pour se remettre les idées en place. […] Il se tenait à une distance artistique des autres voilà comment il sentait les choses. […] Naguère, il avait entretenu l’idée fanatique que l’amour le sauverait mais à présent il avait des doutes. » La nuit, seul, la peur du noir l’entraîne de Charybde en Sylla, faisant penser dans sa déambulation à Ulysse de James Joyce. « De nouveau il alla jeter un œil au Board of Trade. Il avala lentement une bouteille de bière brune roborative. » Il boit et fume, se fait éjecter des bars. En vrac dans la rue, il rampe « à quatre pattes. Pas la posture la plus digne pour sûr. […] Une fois de plus il ne voulut pas céder à l’appel du bordel même s’il envisagea un instant d’aller au Black Feather pour demander en mariage Greta la Bavaroise. »Saoul tout en feignant ne pas l’être, il réitère sa pieuse résolution de chasteté, toutefois, « Le bout de sa langue s’activait… » entre les jambes de Greta. En cours de nuit, il est dépossédé de son couteau, le sang pisse du nez de manière théâtrale après réception d’un coup de poing. « Il perdit de nouveau la foi vers quatre heures et demie. À présent, au contraire, il croyait à tout le reste. Aux sortilèges et aux enchantements. Il était convaincu qu’il pouvait jeter un sort à une jument. » Le sort jeté, la jument à la robe palomino tombe à genoux et roule sur le flanc. Enfin, il retrouve son lit.« Il devait soixante-quinze dollars pour la chambre. Celle-ci avait la longueur de quelques pas de morphiné et la largeur d’un mauvais rêve. » Il pense bien à s’égorger avec la lame de son rasoir, « Mais à peine cette pensée venue il replia avec soin le rasoir qu’il rangea bien en place et il éprouva de la tristesse – Diantre mais qu’est-ce qu’un Irlandais qui n’est pas capable de s’ôter la vie ? » Tom Rourke avait raison, il a une vie de chien la nuit, « c’était ça son putain de destin à lui. » Le jour, « il lui fallait endurer le studio de photographie de Lonegan Crane, cet endroit où il trimait et souffrait toute la journée. »

Venus pour se faire tirer le portrait, une femme fait son apparition sur les talons de son époux, le capitaine Anthony Harrington également grenouille de bénitier et rigoriste dans sa pratique religieuse. L’allure d’un oiseau aquatique, grand, mince et sec. « Il avait peur de toucher son épouse. » La femme, frêle, discrète aimerait disparaître et se fondre dans les murs. « Elle n’était pas vraiment belle enfin pas tout à fait et elle n’était pas vraiment jeune. Elle était blonde avec le teint délicat. Le nez légèrement crochu. Des yeux d’un bleu d’œuf de merle dont l’un avait tendance à bicher de la mirette ce qui n’était pas dépourvu de charme. Il y avait des ramifications dans ses yeux. » À l’issue de la séance, Tom présente discrètement ses hommages. « Mes respects et mes félicitations, Mrs Harrington. En s’en allant elle se retourna et murmura entre ses dents – Je m’appelle Polly Gillespie. » L’affaire n’en reste pas là, Polly et Tom, amoureux l’un de l’autre, fricotent dans le dos de l’époux. Polly n’est pas une oie blanche, ce que Tom pressentait. « Et ouais, elle lui dit qu’elle s’était mise dans un drôle de pétrin dans l’Est et il lui demanda quel genre de pétrin et elle répondit un pétrin avec un grand P majuscule. » Évanouis les doutes de Tom à propos de l’amour, il a bien ensorcelé la jument à la robe palomino qui quelque temps plus tard emporte les amants terribles hors de Butte, après que Tom a incendié la pension l’hébergeant généreusement et dérobé l’argent de sa propriétaire. Que croyez-vous qu’il s’ensuivit ?

L’auteur, Kevin Barry, porte autant de soin à ses personnages secondaires. Il prend le temps de leur donner consistance et une vraie personnalité avec une énergie propre. Ils n’apparaissent et ne disparaissent pas sans contribuer par leur présence d’êtres de chair et de sang à l’intrigue. Ils sont aussi inouïs que les personnages principaux et les dialogues tout aussi soignés. Ainsi, entre autres, le shérif Stephen Devane de Glengarriff, « La meilleure partie de Thomas Rourke a dégouliné le long de la bonne jambe de son père dit-il. » Et, admonestant Harrington : « Mais putain qu’est-ce qui vous est passé par la tête, Long Anthony ? À vous marier comme ça avec la première venue ? On est des gens respectables ici maintenant. » La description de Con Sullivan donne une idée du lieu qu’il occupe. « Il transportait sa bedaine du gril au comptoir puis retour au gril. Son café occulte frémissait avec moiteur et de gros pots de thé aussi noir que la bière brune infusaient. Des yeux morts injectés de sang s’alignaient en rang face à lui sur des tabourets et chacun d’eux lui était redevable. » Pour Con Sullivan, Tom est un sorcier. Quant au tueur, Jago Marrek, un géant que veut engager Harrington, il se réveille d’une cuite monumentale « Il avait la cafetière remplie de chauve-souris en folie comme une lande hantée dans l’ouest du vieux pays ; son ventre était une métropole en échec, sa vision brouillée et vacillante. » L’auteur charge le portrait. « Aucun homme ne méritait la trogne dont Jago Marrek se voyait affublé à l’âge de quarante-deux ans. La trogne ? Plutôt un champ de bataille labouré de cicatrices, un vrai Azincourt. » Quand Harrington frappe à sa porte et se présente, Jago le coupe : « Désolé pour vos problèmes répondit Jago Marrak. » Surpris, Harrington rétorque, « C’est écrit sur mon front l’ami ? – Personne vient me voir à moins d’être dans la merde, capitaine. »

En quatrième de couverture, un critique écrit que Kevin Barry est incapable d’écrire un chapitre ennuyeux. Nous sommes entièrement du même avis et saluons au passage la performance de la traductrice qui avoue avoir reçu le texte sans pratiquement de ponctuation.

Michel Martinelli 
(24/08/26)    



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Métailié

(Avril 2026)
192 pages - 18 €

Version numérique
9,99 €





Traduit de l’anglais
(Irlande) par
Carine Chichereau






Kevin Barry,
né en Irlande en 1969, est l’auteur de romans et de recueils de nouvelles récompensés par les plus prestigieux prix littéraires irlandais et britanniques.