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Une vie d’Alfred Sisley Le roman de la vie de Sisley (1839-1899) racontée par Christophe Langlois commence par l’expulsion de la famille Sisley poursuivie par ses créanciers. La famille, Alfred, Eugénie sa compagne et les deux enfants Pierre et Jeanne vit à Sèvres. Malgré le froid, en plein hiver – et quel hiver ! Celui de 1880, surnommé l’hiver du siècle – il faut partir, tout déménager dans une charrette, les meubles, les tableaux, les enfants, le chat. Sisley décide de s’installer dans la vallée du Loing, près de Moret. Tandis que la charrette traverse dans un froid glacial les villages enneigés, l’auteur égrène les épisodes heureux ou malheureux de la vie du peintre. Ses amitiés avec les peintres qui comme lui ont choisi de peindre au plus près de la nature, Bazille, Renoir et Monet puis Cézanne, Berthe Morizot et Pissarro. Les refus des salons d’exposer ses toiles, les jugements acerbes des critiques, la misère qui ne le lâchera pas malgré le soutien généreux du marchand Durand-Ruel. Ce qui fait la beauté et l’originalité de ce roman, c’est le génie poétique de l’auteur pour décrire l’acte de peindre. La tension que ressent le peintre devant un paysage dont la beauté réclame le pinceau. Son acharnement à guetter la meilleure lumière, être présent dès la levée du jour pour ne rien rater. La pire des frustrations, avoir sous les yeux un paysage de rêve et ne pas pouvoir le peindre faute de matériel. La description que l’auteur nous donne des paysages, transfigurés dans les toiles est un exercice de haut vol. « Vos tableaux m’ont laissé seul au milieu de l’air. J’étais pris et j’étais perdu. Je n’étais plus là. C’était comme un songe oublié par le rêve. Quand j’ai aperçu votre Port-Marly, gelée blanche, je vous le dis tout net, mes jambes se sont dérobées sous moi. J’ai senti l’haleine de l’hiver. […] Ce petit rayon qui s’enflamme sur la fabrique au fond. Ce ciel qui roussit la dentelure de la forêt, accidente le coteau, dévale dans la neige. L’altitude qui entre tout entière dans un seul trait de blanc, là-bas !… Et l’eau ! Toute cette solitude d’eau ! Avec un chiffon de vapeur qui s’effiloche au-dessus du bateau. J’aurais juré entendre le toussotement de la machine. » « A peine une touche, dans votre peinture, nous rapproche-t-elle de ce monde. C’est si poignant et douloureux en même temps. C’est comme peint à une autre lumière. » Lorsque Sisley lit L’Enfermé, roman de Gustave Geoffroy sur la vie de Blanqui, il compare la sensation de délivrance de l’anarchiste après trente-six années de réclusion avec ce qu’il ressentait lorsqu’il peignait, « comme de s’engouffrer dans un tunnel, cherchant chaque fois à s’échapper. » De magnifiques personnages féminins habitent ce roman ; Eugénie qui soutient Alfred Sisley en toute circonstance, qui le comprend mieux que personne, qui sait voir dans les tableaux de ses amis les détails généralement ignorés des regardeurs. C’est elle qui tient la famille debout. C’est Eugénie qui lui donne la force de peindre jusqu’au bout de leur vie. Réalité ou belle invention ? Peu importe, on a envie d’y croire. Marie Bracquemond, épouse d’un graveur célèbre. Marie peint des portraits, des paysages, des aquarelles avec talent mais son époux n’aime pas sa peinture et Marie devra y renoncer. Et Marianna Mattiocco, la compagne de John Peter Russell dont le visage s’était gravé dans sa mémoire. « […] des yeux de louve, mi-clos et gris, dans un visage de velours à la Vinci figé par un léger effroi, lèvres entrouvertes, pendant qu’un souffle lui passe dans le cou. Une femme qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie. Madone aux pommettes larges, le port d’une déesse romaine, dont la voix grave prononce votre nom que vous n’avez jamais entendu. » Sisley rencontre parfois l’une de ses voisines peintre. Elle lui demanda pourquoi il peignait la neige en rose. « Clignez des yeux, avait-il simplement répondu, vous verrez que la neige est rose. La jeune femme avait plissé les paupières, puis s’était illuminée. C’est bien ça, avait-elle murmuré. » Dans ce roman, c’est bien souvent le poète qui parle avec une infinie sensibilité, un pressentiment de ce qu’un « peintre maudit » peut ressentir. Nadine Dutier (16/02/26) |
Sommaire Lectures ![]() Les instants (Janvier 2026) 376 pages - 22 € ![]() Christophe Langlois, né en 1973 à Gisors, poète, nouvelliste et romancier, est l’auteur d’une dizaine de livres. Retrouver sur notre site un recueil de nouvelles du mème auteur : Boire la tasse |
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