Retour à l'accueil du site





Akira MIZUBAYASHI


La forêt de flammes et d’ombres


La forêt de flammes et d’ombres, roman d’Akira Mizubayashi, donne également le titre à Ren Mizuki, peintre, et un des personnages principaux du livre, à une série de peintures, « les quinze tableaux monumentaux sur l’enfer de feu des bombardements massifs, les catastrophes générées par les deux bombes atomiques, les bois incendiés, les tueries sanglantes, les tortures épouvantables, les corps abimés, détruits, brûlés, calcinés, bref sur les insoutenables spectacles de dévastations du monde. Ren avait peint tous ces tableaux avec sa bouche qui tenait les pinceaux, et même, assez fréquemment, avec son pied droit qui les maniait habilement entre deux orteils. »

En décembre 1944, à Tokyo, trois jeunes gens font connaissance dans un centre de tri postal. Ren Mizuki, assistant-étudiant aux Beaux-Arts prend l’initiative de se présenter aux deux autres. Yuki Arisawa, jeune femme et aussi peintre dans l’institut Bunka Gakuin, les Beaux-Arts étant interdits aux femmes, décline ensuite son identité. À son tour, Bin Kurosawa, apprenti violoniste à l’École nationale de musique plaisante sur sa claudication alors que son idéogramme signifie "agilité". Une amitié indéfectible naît de cette rencontre.

À Tokyo, « Les jours tantôt doux tantôt glacials filaient dans une monotonie qui n’était brisée que par les nouvelles militaires du Quartier général, beaucoup trop triomphantes pour être vraies aux yeux de Ren. » Ren admire les peintres français du XIXe siècle, principalement les impressionnistes, la clarté de leurs tableaux et surtout ils ont su se libérer des règles et des pesanteurs académiques. Il a été aussi subjugué par l’autoportrait d’un peintre japonais Yuzō Saeki* qui avait séjourné à deux reprises en France. Pour lui, la France représente l’Eldorado de l’art. Il rejette la société japonaise malade, marquée par le fanatisme impérial. Son statut d’étudiant le gardait à l’abri de la conscription mais les défaites s’accumulent. Il reçoit le fameux papier rouge tant redouté ordonnant de se mettre obligatoirement à disposition de la compagnie des nouvelles recrues. « Il y avait des peintures militaires comme il y avait des musiques militaires. Ainsi, Ren fut-il envoyé en Mandchourie en tant qu’artiste de guerre. » Il ne répond pas aux prescription attendues, celle d’inculquer par tous les moyens, dont la peinture, le système de valeurs de l’institution impériale et l’esprit de sacrifice. « Incapable d’accomplir la tâche qui lui incombait », son supérieur le fait muter parmi les combattants de premières lignes. Il vit l’épouvante. « Tout un spectacle de l’enfer rouge et noir se déployait devant lui. Il voyait le feu qui consumait la forêt, les flammes qui se propageaient et ravageaient, les grenades qui volaient et s’écrasaient au sol, les soldats qui tombaient comme des mouches ou s’enfonçaient dans les ténèbres comme des fantômes. Il éprouvait au plus profond de lui-même quelque chose comme une douleur qui lui déchirait les entrailles, qui lui faisait sentir comme des frissonnements électriques dans les jambes, même dans celle qu’il n’avait plus. »

Rescapé, il séjourne quelque temps, très sérieusement amoché et diminué à l’hôpital de Tokyo, sujet de l’attention soutenue de ses deux amis. Un vrai combat débute pour lui révélant le véritable guerrier d’une vie. Raconter plus serait édulcorer toute l’intrigue, même si la dynamique du livre, voire le charme malgré l’horreur, repose sur bien d’autres préoccupations dont, surtout, les rapports de l’art et de la société. Akira Mizubayashi, use d’une narration alternant des extraits de journaux de chacun des trois personnages du trio et d’une voix singulière qui intriguera assurément le lecteur tout au long des paragraphes. Toutefois, amoureux de la France et y résidant, Akira Mizubayashi écrit directement en français avec une maîtrise qui lui permet de moduler, lui fou de musique, le tempo de son écriture selon les péripéties vécues par les personnages. La délicatesse du regard n’estompe toutefois pas, au contraire, amplifie le trouble de la réalité.

Raconter l’art ! La musique fait partie de l’univers de l’auteur et des livres précédents. La forêt de flammes et d’ombres, aussi, conte son amour pour Beethoven et Mendelssohn. Raconter la peinture est une gageure dont il s’acquitte avec talent. En exergue, parmi d’autres auteurs, un texte de Deleuze commentant un propos de Malraux sur l’art : « C’est la seule chose qui résiste à la mort. » Sans doute reprend le philosophe ajoutant quelques lignes plus bas : « Tout acte de résistance n’est pas une œuvre d’art, bien que d’une certaine manière, il l’est… […] L’acte de résistance, il me semble, a ces deux faces : seul il résiste à la mort, soit sous forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. » Exergue bien sûr intentionnelle car voilà, d’un coup, résumé La forêt de flammes et d’ombres, et l’acharnement de son héros, Ren, mais pas que car Yuki et Bin participent tout autant à cet acte de résistance. Pour raconter la peinture Akira Mizubayashi a sans doute en mémoire, toujours du même philosophe et de la peinture, une de ses propositions. En effet pour ce dernier, l’essentiel, « ce n’est pas de peindre des choses visibles, c’est évidemment peindre des choses invisibles. […] L’acte de peinture, le fait pictural, c’est lorsque la forme est mise en rapport avec une force. » (Gilles Deleuze, Sur la peinture).

Akira Mizubayashi illustre plume à la main, et se fie au chuchotement de Aya, la fille de Ren : « – Papa, il est venu au monde pour peindre. Sa vie, c’était la peinture, rien que la peinture. Il a dédié toute son énergie à la peinture… » Ensuite, maître de son vocabulaire, l’auteur donne à voir l’œuvre de Ren. « La peinture de Ren paraissait totalement abstraite au premier abord. La surface rectangulaire était chargée et même surchargée de toute une gamme de rouges, allant du rouge vif au rouge presque noir. Il y avait aussi du jaune, du vert, de l’orange, du brun, du marron foncé, du noir et quelques petites touches de blanc. La surface colorée d’une frénésie nerveuse était souvent inégale en ce sens que, par endroits, il y avait des couches de pigments superposées comme dans certains tableaux de Nicolas de Staël. » L’auteur ne se sert d’aucun terme formulant des marqueurs de goût et sa description reste au niveau d’une perception picturale.

Dans ses remerciements, Akira Mizubayashi précise que tout au long de l’écriture de La forêt de flammes et d’ombres, il a été guidé par le souvenir d’une visite, au musée Maruki à Higashimatsuyama, de la vision de quatorze grands panneaux consacrés aux effets apocalyptiques de la bombe atomique, peints par Iri et Toshiko Maruki**.

Avec une écriture sans fioriture, d’une remarquable sobriété et distinction, Akira Mizubayashi nous embarque dans son monde impitoyable, terme repris à deux reprises. L’une concerne le temps : « Le temps s’écoula impitoyablement. » Il produit l’effacement et parfois dans notre quotidien, sans nous en rendre compte, d’inévitables séparations : « La porte se ferma avec fracas. Le train partit impitoyablement. » Pour l’auteur, l’art ne peut pas sauver tout le monde, mais grâce à la musique, la littérature et la peinture, il console.

Michel Martinelli 
(22/01/26)    

* Yuzō Saeki (1898-1928) est un peintre japonais influencé par le modernisme et le fauvisme européens du début du XXe siècle. (Source Wikipédia)

** Iri Maruki (1901-1995) et sa femme Toshiko (1912-2000) sont des peintres professionnels à tendance abstraite, japonais, du XXe siècle. (Source Wikipédia )



Retour
Sommaire
Lectures







Akira MIZUBAYASHI, La forêt de flammes et d’ombres
Gallimard

(Août 2025)
80 pages - 10 €







Akira Mizubayashi,
écrivain et universitaire japonais, est l’auteur de plusieurs livres écrits en français. Il a reçu le prix des libraires 2020 pour
son roman Âme brisée.