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Marie RICHEUX

Officier radio


Tout commence par cette petite phrase dite à l’écart d’une fête par Jean, le père de l’autrice et narratrice, à son neveu Loïc qu’il avait pris sous son aile depuis la disparition en mer de son père. « Comment ne pas oublier ? » lui avait-il dit sans s’apercevoir que cette phrase exprimait l’inverse de ce qu’il ressentait face à cette perte inoubliable. C’est suffisant pour pousser Marie troublée par ce lapsus et aiguillonnée par le fameux « On n’en saura pas plus » qui depuis toujours vient dans la famille verrouiller de façon quasi définitive le silence entourant ce drame. Des circonstances précises de la collision un jour de grande brume entre l’« Emmanuel Delmas », navire marchand breton où il était officier radio, et le pétrolier italien Vera-Berlingieri le 26 juin 1979 au large des côtes italiennes, on savait peu de choses. Le choc avait été violent, le pétrole s’était aussitôt répandu et une étincelle avait suffi pour que le feu se propage aux deux bâtiments transformant immédiatement l’Emmanuel Delmas en torche. Bilan pour l’équipage du navire marchand : quatre rescapés, vingt-sept morts aux corps si atrocement calcinés qu’une majorité d’entre eux n’ont pu être identifiés, auxquels s’ajoutent ceux qui engloutis par les flots manquent à l’appel venant rejoindre la catégorie des « marins disparus en mer ». Charles dit Charlot comme tous ceux qui n’ont pu être formellement identifiés a été classé par les autorités comme devant « être considéré comme mort ». Les causes de cet incendie restent floues. La presse incrimine l’état du navire marchand de l’armateur breton ou celui du pétrolier italien, la compétence de leurs équipages, évoque une possible erreur humaine du commandant ou du radio, une intervention trop tardive des pompiers italiens, soupçonne un éventuel trafic, bref les hypothèses se multiplient. Des questions planent aussi : pourquoi donc les Italiens ont-ils été sauvés et pas les Français ? Pourquoi les familles des marins français disparus n’avaient-elles pas été représentées au procès ? Pour répondre à l’emballement médiatique un hommage avec de nombreux discours en présence du directeur de cabinet du ministre des transports et de Tristan Vieljeux l’armateur du Delmas, suivi d’un office religieux présidé par l’évêque du Havre Monseigneur Saudreau avait été officiellement organisé le 11 juillet 1979 à l’église Saint-Philippe-du-Roule à Paris. Les obsèques religieuses auraient lieu quelques jours plus tard dans la basilique de Sainte-Anne-d’Auray (Morbihan) suivies d’une inhumation collective dans le cimetière attenant où trois stèles avec les noms des victimes gravés dans la pierre avait été installées pour honorer l’équipage du Bételgeuse, celui du François Vieljeux et enfin, le plus meurtrier, celui de l’Emmanuel Delmas. Plus de trois mille personnes – des officiels, des politiques, des religieux, les familles, les amis et des Bretons habitants à proximité – étaient présentes à l’office et avaient défilé devant les cercueils, vides pour la plupart, et les stèles qui honoraient leur mémoire ce jour-là. Du haut de ses soixante ans Loïc se souvient encore précisément de l’émotion que le gamin de quatorze ans qu’il était alors en avait ressentie et des larmes qui lui avait échappé pour la première fois depuis le drame. Le procès en responsabilité entre le propriétaire breton du Delmas et l’italien du pétrolier « Vera-Berlingieri », les autorités et les assurances aura lieu en 1985 en Italie.

Pour Marie qui n’était alors pas encore née, elle est néanmoins persuadée que si à quatorze ans dans la salle de classe d’un collège de banlieue parisienne elle a partagé la colère d’Antigone, c’est parce que le corps de son oncle et celui de ses camarades de navigation avaient brûlé vifs sur un navire de la marine marchande et que « quelque chose a manqué dans la façon de saluer leur vie, leur mémoire et leur nom ». À savoir sans vraiment savoir, « à ne pas refermer les blessures au fil de la vérité, on les laisse béantes, prêtes à accueillir toutes les petites bêtes qui grouillent à commencer par celles que génèrent volontiers nos imaginations lorsqu’elles n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent ». Alors, plusieurs dizaines d’années plus tard, Marie l’écrivaine décide de mener son enquête sur ce pan de l’histoire familiale entouré de secret en traquant chaque détail, chaque direction, chaque indice possible, qui pourraient éclairer ce terrible accident. Afin de mieux comprendre ce qui est arrivé à Charles Richeux et aux autres membres d'équipage elle fouille la presse de l’époque, recueille des témoignages, lit avec avidité les dossiers d’archives, des correspondances, les télégrammes diplomatiques, converse avec d’anciens capitaines, des veuves de marins, jusqu’à se déplacer sur les lieux du drame à Civitavecchia. À sa façon, elle tente de reconstituer le puzzle du déroulé de cette tragédie. Au fil de ses découvertes et ses rencontres, comme elle le fait dans son travail d'écriture littéraire et ses émissions radio sur France culture, elle cherche à débusquer ce qui se cache derrière les mots et les silences dans l’espoir de garder trace et de lutter contre l'effacement. Elle « interroge les mémoires », interviewe les vivants, fouille le passé et réveille la mémoire des anciens pour se saisir de chaque piste même la plus irréaliste sans jamais s’interdire un pas de côté quand il comble des blancs et bouscule les avis préconçus et les certitudes de peur de passer à côté de la réalité de cet événement.

Lors de cet étrange pèlerinage, sa quête la mène à Roger Courland, officier radio de 1948 à 1981, syndicaliste CGT intransigeant sur les questions de sécurité sur les bateaux et fondateur de l’AVEN (Association des victimes d’événements nautiques) qui toute sa vie s’est battu pour éclairer les circonstances des naufrages malheureux dont celui de l’Emmanuel Delmas. C’est lui, missionné par les veuves ne pouvant faire elles-mêmes ce déplacement mais espérant enfin y trouver quelques éclaircissements sur le déroulement de l’accident, qui sera mentionné comme « l’unique Français présent » lors du procès de Civitavecchia. Les dossiers minutieux de « cet archiviste dans l’âme » décédé dix ans plus tôt après avoir déposé tous ses dossiers à l’AVEN dans un lieu dédié nommé « Milmarin » seront une mine de renseignements pour les recherches de l’enquêtrice. Elle y trouvera notamment un rapport lui permettant de comprendre les liens qui, outre le fait que ces trois bateaux appartenaient à la même compagnie et que ces drames s’étaient enchaînés sur moins d’un an, avait conduit le syndicaliste à regrouper dans un même dossier l’accident du Delmas, celui de la Bételgeuse avec cinquante morts et 110 000 tonnes de pétrole déversées sur les côtes irlandaises et celui du François Vieljeux avec dix morts, treize disparus et huit rescapés. Dans chaque cas il avait relevé les demandes successives d’installation de radars supplémentaires à chaque fois refusées ou repoussées par le propriétaire, une réelle dégradation des conditions de travail des marins et de l’état des bateaux souvent vieillissants et peu performants en ce qui concernait les équipements de sécurité récents. Plus globalement il notait que la « libre immatriculation » qui s’était mise alors en place permettant aux bateau en changeant de drapeau d’échapper au contrôle régulier obligatoire, s’était avérée certes bénéfique pour les propriétaires et le commerce mais néfaste pour l’état de la flotte marchande en général et ceux qui y travaillaient en particulier. « En France on ne compte pas moins de douze à quinze navires de commerces qui disparaissent ainsi chaque année, ce qui représente une perte, trop certaine quoique non constatée, d’environ deux cents hommes ».

C’est également grâce à cet homme que Marie a pu rencontrer Marie-Anne dont le mari était radio sur le François Vieljeux l’un des trois bateaux naufragés lors de cette année fatale chez Delmas, « emporté par la mer à 36 ans et « déposé sur le rivage peu après par une grosse vague ». « Des histoires de naufrages, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Avant, ici, les gars partaient en Islande, on a compté plus de trois mille morts [...] Mon arrière-grand-père est mort en Islande avec son frère, le bateau à fait naufrage, c’étaient des goélettes. Et le cœur de mon père s’est arrêté en mer. Vous voyez, c’est vraiment une longue histoire, ces hommes qui meurent sur l’eau et nous qui attendons des nouvelles. Mais pour ma vie à moi, je n’y pensais pas, je ne sais pas, j’imaginais que je serai épargnée [...] Ma mère, je l’ai entendue soupirer à longueur de temps [...] je ne voulais pas reproduire ça avec mes enfants, je voulais donner l’image de quelqu’un de vivant et de fort, qui ne pleure pas. Mais j’ai eu tort. On aurait dû partager notre chagrin. Tous ensemble » lui confie cette veuve maintenant grand-mère qui n’a jamais pu oublier mais a continué bravement à se battre pour ses enfants. C'est justement ce silence que l’autrice cherche ici à lever dans l’émotion de l’instant et sans jugement pour les stratégies que chacun a élaborées pour pallier l'absence. La disparition et le silence, encore.  

                  À travers cette autobiographie mâtinée de biographie familiale sous forme d’enquête c’est un peu de la Bretagne ancestrale et modeste des pêcheurs et des petits agriculteurs du XXe siècle disparus aujourd’hui, cette terre confite dans son repli mais riche de sa solidarité que Marie Richeux prend ici pour sujet. Elle y abordera ainsi l’isolement géographique douloureusement vécu par son père à ses onze ans quand, suite à la recommandation de son instituteur local d’inscrire au regard de ses résultats Jean au Lycée en ville pour qu’il y poursuive ses études, ses parents, petits fermiers fiers et pleins d’ambition pour leur plus jeune fils, faute d’établissement à proximité ou de bus pour d’y rendre, avaient dû se résoudre à l’inscrire dans le seul lycée de la grande ville pourvu d’un pensionnat. Ce fut un choc terriblement brutal pour le gamin quand il comprit que les cinquante kilomètres qui séparaient la ferme de la ville impliquaient pour lui de vivre en pensionnat et de ne pouvoir rentrer chez lui qu’un seul week-end par mois. Si le garçon sérieux, respectueux de la voie que tous lui ont tracée et reconnaissant envers ses parents pour la marque d’amour et de confiance que cette décision illustrait, se contenta alors de serrer les dents, de s’abrutir de travail et de s’endurcir par le sport, il n’en reste pas moins qu’à plus de soixante-dix ans il rapporte avec encore beaucoup d’émotion dans la voix à sa fille la profonde blessure que fut cette séparation et son impossible cicatrisation. Un évènement qui d’un coup avait refermé sur ses doigts le livre de l’enfance libre et heureuse en famille à la campagne pour l’enfermer dans une bâtisse triste et sombre où non seulement la vie était austère mais où, pour survivre derrière ses murs il fallait très vite comprendre le sens premier des mots discipline, dissimulation, méfiance et la violence latente qui minait l’insupportable solitude à laquelle chacun était renvoyé. Mais le pire pour Jean, le seul de sa fratrie à avoir fait des études, fut de constater qu’en satisfaisant l’espoir de ses parents de voir l’un des leurs échapper à la dure vie de marin ou de cultivateur pour avoir une vie meilleure en ville c’était sa place au sein de la famille qui se réduisait. Un fossé s’était peu à peu creusé entre eux et lui et si l’affection de chacun pour l’autre demeurait, les liens devenaient plus lâches, moins évidents, plus ténus, parfois même superficiels et pour Jean le chagrin de la douleur de la séparation se doubla dès lors d’un sentiment d’abandon puis d’exclusion.

Jean, comme interlocuteur principal de Marie dans cette enquête, est un personnage central du récit. Elle lui fait régulièrement part de l’avancée de ses recherches, détaillant les ouvertures et les impasses rencontrées ou les questions restées sans réponse renvoyées sur une voie de garage. Et tandis qu’il écoute sa fille avec complicité et rebondit parfois sur ces bilans d’étape pour l’aider à sa manière à relativiser ses succès ou ses échecs, elle à travers ses réflexions, ses questions ou ses réactions en apprend également beaucoup non sur ce père inquiet, protecteur et affectueux dont elle a toujours été très proche mais sur l’homme discret, secret, qui préfère écouter les autres que parler de lui, montrer son affection d’un mot ou d’un geste sans être démonstratif. Sa découverte il y a peu que son cousin n’avait pas onze ans lors du drame (comme son père n’en démordant pas le lui avait toujours dit) mais quatorze, l’amène donc à se demander si inconsciemment Jean n’avait pas retrouvé dans la douleur immense qui terrassait Loïc face à la nouvelle de la mort brutale de son père une version amplifiée de celle que lui-même avait ressentie à ses onze ans lors de l’abandon des siens à son entrée au pensionnat. « Serait-ce là un début d’explication de cette fâcherie que son père a si souvent avec les dates et la chronologie des faits ? » Cet épisode traumatique du pensionnat facteur d’un manque affectif profondément enfoui en lui expliquerait-il également la relation paternelle que Jean avait tissée avec Loïc à la mort de Charlot non par le biais des mots mais en s’appuyant sur leur amour commun pour le sport et le football en particulier dont il a découvert par le passé le pouvoir de réparation ? « Plus la blessure est profonde plus la mémoire tisse sur elle sa toile protectrice […faite de] petits arrangements ou de grandes manœuvres pour rendre supportable l'insupportable et permettre aux survivants de continuer à vivre » observe Marie avec une distance pudique exempte de tout jugement moral ou individuel.

Ce n’est pas de l’histoire de Charlot ou de sa mort que finalement Marie Richeux nous parle ni plus globalement de la mort des marins mais de l’attente et du deuil de leurs veuves et plus encore, du ressenti des femmes, des enfants, de la famille lorsqu’il s’agit de « disparition en mer ». Avertir du décès par des formules comme « considéré comme mort » ou « disparu en mer » employées par les autorités quand l’affaire est close pour l’entreprise qui doit en informer la famille de ses salariés est d’une brutalité insoutenable. Comment se recueillir devant les cercueils vides de la cérémonie de Sainte-Anne-d’Auray pourrait-il donner le change face à ceux qui se retrouvent brutalement non seulement amputés de l’être aimé mais confrontés à l’absence, au silence, au vide ? « Dans ces familles de marins, on perd le père, le mari, le fils, comme une fatalité [...] alors à l'époque, personne ne cherche plus que ça, on ne saura jamais. Des cercueils vides, sans cadavres, les corps au fond de la mer et ça n'ira pas plus loin ». Parfois une vague rejette un cadavre, un bateau le retrouve dans ses filets et c’est pour cela que les femmes de marins tricotent à leur mari des pulls en laine résistant à l’eau avec des signes distinctifs pour pouvoir identifier mêmes ceux que l’océan a déjà commencé à ronger. Si la disparition génère l’attente, le doute ou le malaise rendant le deuil difficile voire impossible le feu lui ne laisse rien. Comment accepter la mort et dire adieu à celui qui vient de partir quand rien ne renvoie à la matérialité de son corps ? Si les femmes de marins savent qu’un dernier regard, un dernier mot, un dernier souffle recueillis sont rarement leur lot, la disparition en mer ou par le feu les prive même des quelques mots ou des chants qui auraient pu accompagner la dépouille du défunt pour qu’il repose en paix dans le petit cimetière du village où un jour sa femme pourrait le rejoindre. Et c’est là qu’Antigone qui refuse l’inacceptable refait surface. Voir et enterrer la dépouille permet d’inscrire le mot fin sur la vie de l’aimé, son absence ne laisse place qu’à l’inachevé, l’irréalité, rendant impossible l’acceptation. « J’espère que personne n’a attendu comme Loïc a attendu son père secrètement. Ma tante se réveillait la nuit, elle entendait le téléphone sonner, comme à l’époque où Charlot naviguait loin. Si elle entendait le téléphone sonner, c’est bien qu’elle espérait, quelque part, que le téléphone sonnât. Est-ce que c’est possible de ne pas attendre que les disparus ne réapparaissent ? Comment ne pas espérer ça ? » 

C’est aussi plus largement la vie, l’attente et le sort des femmes de marins qu’à travers les paroles de « la Tante », de Marie-Anne et de toutes les autres que l’autrice avec respect, délicatesse et empathie nous confie. Ce sont des portraits de femmes blessées mais résilientes, fortes, dignes, solidaires et joyeuses que Marie qui sait écouter et transcrire avec humanité et trouver la bonne fréquence pour nous livrer leurs récit nous esquisse. Et ces existences qui ne peuvent que nous émouvoir rendent par contraste d’autant plus odieuses l’indifférence, l’avidité et la brutalité des autorités. « Il y a chaque année environ cent femmes de marins français dont les maris ont disparu. Les femmes de marins disparus ne sont pas des veuves, elles sont des femmes d’absent. [...] Il existe en France une législation des absences. Après un certain délai, quatre ans selon la loi, deux ans selon la coutume, sans retour au domicile après qu’un navire a fait naufrage, on considère le marin mort et on autorise sa femme à se remarier. Car c’est cela qui inquiète le Code civil de 1803, il faut qu’elle puisse de nouveau peupler le pays et fournir la marine sans pouvoir être accusée de bigamie. » Ce cynisme se retrouve aussi mis à jour dans les dossiers du syndicaliste Roger Courland qui cherche dans les conditions de travail des marins et l’état des bateaux la part de responsabilité de l’employeur dans les naufrages qu’il étudie de près et se retrouve pour cela placardisé. À propos du procès il note : « L’argent a été un ingrédient non négligeable des discussions qui ont suivi le choc de 1979. Qui indemnise qui et à quelle hauteur ? À propos de ces indemnités Marie notera ainsi son échange avec la veuve de Charlot : « ma tante laissait même entendre que la résignation des familles aurait été comme achetée par le versement de capitaux décès ». Marie Richeux sait aussi à l’occasion interpeler son lecteur et le renvoyer à d’autres disparitions toujours aussi tragiques qui régulièrement font l’actualité : « Est-il possible de penser un continuum entre – d’une part – la déforestation de l’Afrique et les arbres tropicaux exploités par les colons, achetés par les mêmes après les indépendances, puis transportés par la Delmas et – d’autre part – les femmes, les enfants, les hommes qui meurent sur des embarcations de fortune au milieu de la Méditerranée ? »

Le jeu de passe-passe ou des correspondances qu’utilise ici malicieusement Marie Richeux pour désorienter son lecteur en éclatant son récit avant de le prendre par la main pour l’entraîner dans ses divagations du reste extrêmement bien documentées, sensibles et malignes relève d’une grande maîtrise. En effet sur cet oncle « officier-radio » pour la marine marchande mort des années avant sa naissance qui donne son titre au livre et sur lequel « celle qui officie à la radio » décide d’enquêter apparaît rapidement pour ce qu’il est : un prétexte. Officier radio en fait nous embarque apparemment sans cap et à l’instinct d’une case à l’autre d’un jeu de l’oie où étrangement si rien n’amène d’éléments tangibles à cette affaire classée depuis longtemps on prend plaisir à s’attarder en sa compagnie ou à découvrir ceux qu’elle rencontre sur place et interviewe à sa façon sans jamais s’ennuyer ou avoir envie de revenir à la case départ. On saute d’une case à l’autre avec pour seul lien son sujet de prédilection la mémoire morte des archives ou celle vivante de ceux qu’elle interroge avec un tact et une délicatesse qui font de « la Tante » ou de Marie-Anne de belles figures de femmes de marins, de Roger Courland un syndicaliste engagé et généreux, de Jean en duo avec Loïc ou avec sa fille Marie un homme bon et sensible qui entretient avec l’un et l’autre des liens authentiques en privilégiant toujours l’aspect positif des choses. Le parallèle par la douleur comme point de liaison entre son père et son cousin qu’établit Marie est une approche certes un peu audacieuse mais qui s’inscrit parfaitement dans la problématique personnelle de l’écrivaine sur la mémoire, l’effacement et les traces qui sous-tend l’ensemble du livre et la façon dont Marie l’amène est si affectueuse pour chacun qu’on le lui concède volontiers. Dans Officier radio la tendresse, une curiosité sincère et respectueuse de l’autre et la fantaisie souriante que l’autrice met dans les scènes de détricotages de la vérité composant son enquête sur la mort atroce de Charlot dégagent une force de vie et une gaieté certes troublante, paradoxale et singulière qui de la première à la dernière ligne nous embarque dans des délires bien moins légers qu’ils pourraient le paraître. Si on en doutait des passages plus ou moins directement féministes (législation des absences) et sociétaux (morts des migrants en Méditerranée, écocide, scandale des pavillons de complaisance pour trafics douteux mais juteux, rapport ville/campagne, filiation...) sont bien là pour nous le confirmer. 

Plutôt qu’un dénouement, c’est un chemin que nous propose l’écrivaine et comme elle l’écrit en conclusion : l’essentiel c’est de raconter l’histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l’histoire, écrire les questions simplement. C’est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont.
Un livre déroutant, séduisant, sensible et lumineux.

Dominique Baillon-Lalande 
(19/03/26)    



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Sabine Wespieser

240 pages - 21 €











Marie Richeux
est écrivaine et animatrice d’émissions quotidiennes sur France Culture. Officier radio est son sixième livre chez Sabine Wespieser.


Bio-bibliographie sur
le site de l’éditrice.